Le Bobo peut-il disparaître ?

lundi 29 oct. 2012 | Audrey Minart

D’abord terme journalistique directement importé des Etats-Unis, ce "sociostyle" est ensuite entré plus ou moins subrepticement dans notre lecture de la société et de ses classes. Au grand dam de nombreux scientifiques. Et alors qu'un énième livre vient de sortir, "Bobos. La révolution sans effort" de la journaliste belge Miriam Leroy, Citazine a voulu savoir ce que devenait l'espèce urbaine, née au début des années 2000. Le journaliste a-t-il réussi à l'imposer face au sociologue récalcitrant ?

Soyons clairs. "Bobo", contraction de l’oxymore "bourgeois bohème", n’est pas une catégorie scientifique. Et si certains universitaires s’accordent sur la manière de situer approximativement ce "sociostyle" dans la classe de la "petite bourgeoisie intellectuelle", certains en refusent jusqu’à l’utilisation du terme.

Couverture de Bobos in paradise de David Brooks

Petit rappel. Cette "catégorie" a été directement importée des Etats-Unis via l’ouvrage "Bobos in Paradise" de l’éditorialiste au New York Times David Brooks, publié en 2000, immédiatement traduit en Français… et relayé par l’intégralité des médias français.
Sauf qu’en réalité, par "bobos", David Brooks désignait la classe dirigeante travaillant dans des secteurs innovants, et donc un Bill… Gates ou Clinton, au choix. « Ceux qui avaient gardé de leur séjour universitaire dans les années 1970, cet esprit ‘bohème’, un peu anti-conformiste, lié à la libéralisation des mœurs », explique Jean-Pierre Garnier, sociologue qui a travaillé sur l'organisation géographique des "classes" dans l'espace urbain. « Cela n’a donc rien à voir avec la bohème française, ces artistes qui vivaient dans la misère.(...) » Nous sommes aussi bien loin de l’image que nous, Français, avons de nos actuels "bobos".

Le sociologue, qui ne cache pas son positionnement politique, très à gauche, et son agacement face aux "bobos", les qualifie plus volontiers de « fraction de la petite bourgeoisie intellectuelle », « diplômée, cultivée, et remplissant professionnellement des tâches de médiation, intermédiaires ». Et de fustiger ces « colonisateurs de quartiers populaires » de « moutonniers et grégaires », lisant les rubriques cultures de Libé, d’abord, puis de Télérama ensuite, voire des Inrocks.

Cette presse colonisée par les « bobos ».

Et si l’on suit ce cliché, la presse le leur rend bien. Jean Rivière, géographe, a réalisé au début des années 2000 une analyse des articles leur faisant référence. « C’est Libération qui en a parlé en premier. Ensuite, en 2001, quand Paris bascule à gauche avec Delanoë, le terme explose dans la presse. » Et oui, parce que tout le monde le sait, les bobos sont "de gauche". Même phénomène en 2008. « C’est à ce moment-là qu’on retrouve de plus en plus le terme dans la presse quotidienne régionale. » Mais le géographe est clair : « C’est une catégorie journalistique. »

En effet, les scientifiques sont souvent embarrassés par le terme. « Là où les chercheurs en sciences sociales parlent de gentrifieurs, les journalistes parlent de bobos », écrit Anne Clerval, maître de conférence en géographie, dans un article critique sur cette notion, paru en 2005. « (…) on est inévitablement confronté à ce terme envahissant quand on étudie la gentrification, ce type particulier d’embourgeoisement qui concerne les espaces urbains traditionnellement populaires et s’accompagne de la réhabilitation de leurs logements. » Et l’ouvrage de Brooks : un simple « essai ne prétendant à aucune scientificité malgré les apparences, et se l’interdisant d’emblée en revendiquant sa subjectivité et sa partialité. »

The Kooples et ses fameux bobos | Photo @The Koople

Mais le bobo n’en est pas moins devenu réalité, du moins aux yeux des journalistes et du citoyen "lambda". Et le terme devient péjoratif. « Nous sommes passés d’une perception positive au début des années 2000, où les bobos étaient l’avant-garde de la classe moyenne, à une insulte, analyse Jean Rivière. [Taper sur les bobos], c'était une stratégie de positionnement politique, à droite, dès les élections de 2007, et encore plus en 2012 ». « On leur reproche leur exhibitionnisme, avance Jean-Pierre Garnier. Par ailleurs, les anciens habitants des quartiers populaires où ils vivent désormais, se sentent dépossédés. » Une « haine de classe » vue d’en bas, donc. Et le sociologue évoque une « égo-logie », une « prétention » et un « anti-conformisme factice ». De quoi les rhabiller pour l’hiver. Quid des autres classes moyennes "non-boboïsées" ? « Ils détestent leur côté snob et artificiel ». Quant à la "vraie" bourgeoisie ? « Elle les regarde avec dédain et amusement… Ils sont une classe alliée aux classes dirigeantes… Des ‘bouffons‘ [que sont les bobos, ndlr] à leur service. » Et de conclure, en évoquant leur créativité (une qualité, quand même), qu’ils sont « utiles »« pour le capitalisme » du moins.

Ce Bobo qui refuse de disparaître

Mais ces bobos que l’on déteste tant, dont on peine à définir les caractéristiques quand on ne refuse pas obstinément de les nommer ainsi, n’en sont pas moins en expansion dans nos sociétés occidentales, du fait justement de leur utilité capitalistique. « C’est donc une classe hégémonique. » Une « classe », pas tout fait « classe » au sens sociologique du terme, qui peut aussi changer avec le temps, mais que le sociologue ne voit pas disparaître. D’autant plus que d’autres reprennent ce terme, parce qu’il « fait sens ». C’est notamment le cas de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, des sociologues qui ont choisi d'utiliser ce terme dans leurs études.

Les Bobos, la révolution sans effort de Myriam Leroy. Dernière parution sur les bobos.

Hors de question de disparaître donc. Et il n’y a qu’à se pencher sur les dernières actualités pour les retrouver. Par exemple, Marianne2 rappelle, en évoquant une exposition sur la bohème au Grand Palais, à quel point la bourgeoisie a toujours été attirée par la bohème. Et le journaliste se demande : « (…) l’artiste bohème — ce fils de la bourgeoisie en rupture de banc — a-t-il fait place au bourgeois bohème, figure emblématique de notre époque par son aspiration à tout conjuguer : le pouvoir et la rébellion, l’art et la Bourse ? »

Tout près de nos frontières, d’autres livres cherchent à s’infiltrer dans la brèche : "Bobos. La révolution sans effort" de la journaliste indépendante bruxelloise Myriam Leroy, est paru récemment aux Editions de la Renaissance (Belgique). Véritable catalogue visant à définir sarcastiquement la "bobo-attitude" ("Bobos et vacances", "Bobos et réseaux sociaux", "Bobos et amour", etc), le mince ouvrage l’affirme : « le fameux bourgeois-bohème dont on a vu apparaître une définition il y a une dizaine d’années, est aujourd’hui au sommet de sa gloire. »

Non. En effet. Les bobos ne sont pas prêts de disparaître. En tout cas, pas sous la plume des journalistes. Toutes nos excuses.
 

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