"The Birth of a Nation", une révolte décevante

mercredi 11 janv. 2017 | Marco Pierrard

Décevant

Esclave cultivé et prédicateur d'influence, Nat Turner met ses talents de prêcheur pour assujettir des esclaves indisciplinés. Témoin des atrocités commises à l'encontre de ses camarades, il conçoit un plan qui peut conduire, selon lui, son peuple vers la liberté. Pour son premier long métrage, le réalisateur Nate Parker s'attaque à un sujet aussi essentiel que sensible et échoue malheureusement à en restituer toute la profondeur historique.

Trente ans avant la guerre de Sécession, Nat Turner (Nate Parker) est un esclave cultivé et un prédicateur très écouté par ses semblables. Lorsque Samuel Turner (Armie Hammer), son propriétaire, connaît des difficultés financières, Nat accepte une offre visant à utiliser, contre rétribution, ses talents de prêcheur pour adoucir des esclaves récalcitrants.

Après avoir été témoin de nombreuses violences et maltraitances contre les siens, le prêcheur décide de ne plus tendre l'autre joue et d'agir. En août 1831, il invite ses semblables à se dresser contre leur maîtres et à répondre violemment à l'oppression des blancs. Une révolte sanglante qui semble à Nat la seule voie vers cette liberté qui leur est refusée.

The Birth of a Nation © Fox Searchlight Pictures

Vengeance cinématographique

Basée sur la véritable histoire de la révolte de l'esclave prédicateur Nat Turner, la première réalisation de Nate Parker porte — à travers le choix de son titre — elle aussi un combat. Ce n'est pas un hasard si The Birth of a Nation partage son titre avec le célèbre film de D.W. Griffith de 1915 qui relate notamment l'assassinat de Lincoln et la création du Ku Klux Klan. Incroyable succès populaire lors de sa sortie, l'œuvre de Griffith reste très controversée pour son discours raciste et son apologie du Ku Klux Klan ayant mené à sa renaissance après la sortie du film. En incarnant l'esclave révolté dans ce film qu'il a également écrit et réalisé, Nate Parker a délibérément choisi le titre de ce monument contesté du cinéma comme une réponse à son propos raciste. Une façon de parasiter, à travers le siècle qui les sépare, l'idéologie dépassée et dangereuse du film de son prédécesseur.

Pour contrebalancer le racisme du long métrage de D. W. Griffith, et au-delà le malaise toujours présent aux Etats-Unis où le nombre de Noirs qui tombent sous les balles de policiers Blancs est sidérant, le cinéaste a choisi de porter à l'écran le destin, pour le moins radical, d'un esclave qui devient — après avoir reçu une instruction de ses propriétaires — prédicateur au sein de sa communauté. Dans un premier temps docile — Nat accepte de prêcher la soumission auprès d'esclaves indisciplinés —, l'homme de foi, dévasté par la violence qui s'exerce sur ses semblables y compris sa femme, choisit une autre lecture de la Bible qui le pousse à se révolter. Allant plus loin que la loi du talion, le prêcheur invite ses camarades de souffrance à se rebeller et à tuer leurs maîtres. Pour Nat, seul cet accès de violence débridé peut améliorer le sort de ses compagnons. Et sur ce point, le réalisateur semble partager la vision de son héros, aux dépens de la profondeur du propos.

The Birth of a Nation © Fox Searchlight Pictures

Aveuglé par la cause

Au-delà de l'aspect religieux omniprésent — qui peut se comprendre vu le rôle de Nat dans sa communauté —, c'est le traitement du choix radical effectué par l'esclave qui pose question dans le film de Nate Parker. Le cinéaste fait du prédicateur, ex-collaborateur repenti, une figure quasi christique qui absorbe tous les tourments des siens pour au final les inviter à se venger dans un accès de terrible accès de violence. Cette façon d'encenser le personnage et d'en faire un héros incontestable de la cause de l'égalité et de la justice, sans jamais prendre de recul, évacue totalement les questions légitimes qui peuvent se poser sur la méthode et les conséquences qui ont suivi la rébellion menée par Nat Turner. Condamné à mort et pendu en 1831, Turner était, de par son combat, un personnage plus complexe que le simple criminel sanguinaire que l'on a accusé à l'époque. Mais en voulant réhabiliter l'homme à tout prix, Nate Parker bascule dans le biopic hagiographique en semblant oublier que son combat radical n'a entraîné en réaction qu'une nouvelle vague de violences et mené les autorités à voter des lois encore plus restrictives envers les esclaves. Un contre coup sur lequel le cinéaste passe rapidement, sans véritablement analyser l'héritage de ce que le prédicateur Parker a pu apporter à la lutte contre l'esclavage.

Dans ce film qu'il a porté à bout de bras — en tant que scénariste, acteur, réalisateur et même financeur —, Nate Parker aurait probablement bénéficié de regards extérieurs pour apporter une touche de contradiction à l'histoire qu'il relate. Le résultat est malheureusement trop superficiel et orienté pour en faire un grand film comme l'a été sur le même sujet 12 Years a Slave (2013) de Steve McQueen. Si The Birth of a Nation bouscule indéniablement le spectateur et arrive par moment à émouvoir, notamment avec l'aide de l'incontournable Strange Fruit, sublime chanson interprétée par Nina Simone, l'ensemble peine à s'extraire du simple fait historique pour éclairer une histoire américaine qui traîne aujourd'hui encore comme un boulet un racisme qui continue à diviser.

Alors que l'Amérique a choisi comme président un candidat soutenu pendant sa campagne par le Klu Klux Klan et les Néonazis, The Birth of a Nation — projet de longue date de Nate Parker — sort dans une période trouble qui rappelle que le pays peine à se débarrasser de ses terrifiants fantômes. Reste à savoir de quelle façon le peuple américain peut sortir de cette haine par le haut, la méthode du prédicateur Nat Turner que semble valider le cinéaste laisse perplexe. Au mieux, ce biopic se ressent comme une réaction épidermique à un pays à la dérive, empêtré dans un racisme historique.

> The Birth of a Nation, réalisé par Nate Parker, Etats-Unis, 2016 (2h)

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