"Big Eyes", esquisse d’un bon film

mercredi 18 mars 2015 | Marco Pierrard

Décevant

Tim Burton s’essaie à nouveau à l’exercice du biopic avec la vie de la peintre Margaret Keane dont le mari s’est accaparé pendant des années la paternité de ses tableaux enfantins. Le réalisateur a beau faire les gros yeux, cette histoire de fraude et de trahison est loin d’être impressionnante.

Dans le San Francisco des années 50, Margaret (Amy Adams) quitte le domicile familial en emportant avec elle sa fille et ses peintures, des portraits d’enfants aux yeux démesurés et à l’air triste. Un jour qu’elle tente de vendre ses tableaux aux passants, elle tombe sous le charme de Walter Keane (Christoph Waltz), un peintre spécialisé dans les représentations de rues de Paris. Les deux artistes se marient et décident de s’associer pour tenter de faire connaître leurs œuvres au grand public. Plus à l’aise pour s’exprimer en public, Walter est chargé de trouver des lieux pour exposer les tableaux tandis que Margaret continue à produire ses portraits enfantins, désormais signés Keane. Profitant d’un malentendu, Walter se fait passer pour le créateur des peintures de sa femme qui ont plus de succès que ses propres productions. Dans un premier temps choquée par cette trahison, Margaret accepte de valider le mensonge de son mari par son silence et, le succès de ses œuvres grandissant, il devient de plus en plus difficile de révéler qu’elle est la véritable mère de ces enfants aux grands yeux sombres. Il lui faudra tout son courage pour avouer qu’elle a participé pendant des années à la supercherie imposée par son mari et exposer ainsi au grand jour sa vraie nature de menteur pathologique.

Big Eyes © Photo by Leah Gallo - © 2014 The Weinstein Company. All rights reserved.

Tim sans Burton

À première vue les tableaux de Margaret Keane avec ces gamins aux globes oculaires surdimensionnés évoquant tristesse et mélancolie collent assez bien avec l’univers sombre du cinéaste, mais à y regarder de plus près l’ambiance « burtonienne » semble avoir eu du mal à s’acclimater aux œuvres de Margaret Keane. En dehors de deux très courtes scènes où le réalisateur s’est laissé aller à faire intervenir dans la réalité de l’artiste l’imaginaire présent dans ses peintures, Tim Burton livre un film formellement très sage auquel il manque un peu de la folie présente dans ses meilleures réalisations. Si une empathie toute naturelle se crée pour la peintre, injustement dépossédée de son œuvre, l’artiste apparait plutôt fade et les origines de son inspiration sont insuffisamment explorées. L’attention se porte alors sur Walter Keane, homme complexé en quête malsaine de reconnaissance, qui n’hésite pas une seconde à mentir au monde entier et à trahir sa propre femme pour attirer l’attention sur lui et pouvoir se présenter comme un artiste talentueux. Malheureusement le portrait du mari faussaire manque également de profondeur : la représentation, plutôt superficielle et portée par le jeu d’acteur tout en nervosité et en exubérance de Christoph Waltz, occulte un fond plus sombre de sa personnalité pour ne retenir que son côté inquiétant ou ridicule. Cette impression de personnages tout juste ébauchés se retrouve également dans le traitement des thématiques du film, certaines étant tout juste évoquées.

Big Eyes © Photo by Leah Gallo - © 2014 The Weinstein Company. All rights reserved.

Un regard un peu hagard

Big Eyes déçoit par son manque de profondeur général, avec des acteurs qui semblent se démener avec ce qu’on a bien voulu leur donner à jouer et des thèmes qui ne dépassent pas le statut d’esquisse. En mettant au centre du film la relation entre Margaret et son mari arnaqueur, le film se focalise sur le duel – inégal – entre les deux époux en évoquant à peine ce qui a permis à Walter Keane de faire main basse sur l’œuvre de sa compagne, la misogynie tristement banale d’une société qui n’imagine pas qu’une femme puisse avoir un quelconque talent. En creusant cette piste sociétale, le cinéaste aurait pu donner un peu plus de profondeur à cette histoire de fraude qui s’inscrit – au-delà du rapport de forces entre un homme et une femme – dans un contexte de reconnaissance plus global. Les tableaux des enfants aux grands yeux de Margaret Keane marquent également un tournant intéressant dans la démocratisation de l’art et sa commercialisation au plus grand nombre, la scène dans laquelle l’artiste passe devant des boites de soupes Campbell au supermarché est un clin d’œil à Warhol qui n’est certainement pas un hasard. Comme le fait remarquer Walter à sa femme, il est plus intéressant – d’un point de vue purement commercial – de vendre des centaines de milliers de cartes postales ou de posters reproduisant les célèbres enfants tristes à 1 dollar plutôt qu’un tableau original à plusieurs milliers de dollars. Si cette problématique de la popularisation de l’art au sein du grand public est certes évoquée elle reste là aussi une piste qui n’est pas vraiment exploitée, privant le film d’un relief supplémentaire.

Le second biopic de la carrière du cinéaste à la folle chevelure se regarde sans déplaisir mais il est loin d’atteindre la réussite dEd Wood (1994), précédente excursion dans ce style biographique ardu à maitriser. Avec ses personnages aux traits mal définis, Big Eyes n’est que l’ébauche d’un film qui aurait pu être bien plus ambitieux. Même en les scrutant de près, la touche Burton est difficilement perceptible dans les prunelles de ces gamins éplorés.

> Big Eyes, réalisé par Tim Burton, États-Unis - Canada, 2014 (1h46)

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