La Nicham, quand notre époque se raconte sur les planches

mercredi 1 juill. 2015 | Anne-Laure Poisson

Ils sont dix, étudiants, consultants ou communicants et ont entre 21 et 26 ans. En septembre dernier, ils créaient “la Nicham” un groupe pour “parler de notre époque et kiffer ensemble” et ne pas faire de théâtre. Dix mois plus tard, à partir de mercredi 1er juillet, ils jouent pour quatre soirs une adaptation de Crime et Châtiment au théâtre de Belleville, à Paris. Citazine a assisté à l'une de leurs répétitions.

Chaleur estivale oblige, la répétition s’est déplacée dans un jardin de banlieue parisienne. Ce qui frappe en observant la petite troupe un peu alanguie de La Nicham, ce sont les discussions : chaque détail ou presque est débattu avec présentation d’arguments et de contre-arguments avant que le metteur en scène, Eloi Saint-Bris, n’intervienne. Une impression qu’il confirme : “c’est vrai qu’on est très collégial mais j’aime bien trancher” et même s’il se voit “comme le chef de projet de 'Crime et châtiment' plutôt que comme le chef”, il sera leur porte-parole pour cette fois-ci.

Mais le porte-parole de quoi ? Car ceux qui apparaissent aujourd’hui comme de vieux amis ne se définissent ni comme “une troupe ni comme un collectif”  mais comme “une tribu contemporaine qui s’amuse sur un terrain vague” qui ne se connaissait pas il y a un an. L’aventure a commencé en septembre 2014, lorsque trois d’entre eux se sont réunis avec l’envie “de parler de notre époque et [de] kiffer ensemble”. Ils ont alors décidé d’inviter chacun une ou deux personnes à les rejoindre et se retrouvent finalement à dix dans une parfaite parité.

Notre époque

Le premier acte de la Nicham (on ne saura rien de l’origine de ce nom), s’est tenu un week-end de novembre et a délibérément été mis en scène. Chacun a été invité à se dévoiler lors d’une performance qui a pris des allures de rite de passage. “La Nicham cherche ce qui est juste, ce qui nous ressemble, ce qui ne triche pas, explique Eloi Saint-Bris, à partir de là on a donné le ton : créer quelque chose d’assez transparent.” Cette obsession de justesse et de précision traverse tout leur travail notamment dans le rapport à notre époque. La culture numérique est partout, dans leur dossier artistique par exemple, la Nicham se présente sous la forme d’un long tweet, et les codes de la pop culture sont là aussi bien sur Facebook que Tumblr via des vines ou des photos très maîtrisées “en couleur avec des vieilles baskets. Les photos du Tumblr parlent de cette esthétique : une célébration de l’époque, de ses mythologies contemporaines.” Pour parler de la constitution du groupe, Eloi fait une analogie avec les choix du sélectionneur Aimé Jacquet dans le documentaire Les Yeux dans les Bleus : “ il explique qu’il n’a pas pris les meilleurs joueurs mais les plus intelligents, nous c’est pareil on n'a pas les meilleurs acteurs mais on a des gens intelligents.”

Yolo

Mais la Nicham n’est pas qu’un objet joliment emballé. Le groupe cherche toujours un texte et c’est alors qu’Eloi Saint Bris qui n’en est pas à son coup d’essai, leur propose de travailler sur "Crime et Châtiment", roman fleuve du russe Fiodor Dostoïevski. “J’ai lu le livre l’été dernier et j’ai halluciné de la manière dont Dostoïevski arrivait à rendre la complexité de la réalité. Il rentre dans cette matière vitale sans concession et sans tricher. J’ai l’obsession de ne pas simplifier, de rendre hommage à cette complexité.” Le jeune auteur est séduit par le récit de cet homme qui cherche à vivre, qui tue et qui culpabilise. “On aspire à se changer soi, c’est un évènement qui libère mais dès que la libération s’est produite elle est trop lourde à porter. Ce sont des thèmes philosophiques qui étaient les miens et ma vie plus jeune : comment s’engager dans ce monde, comprendre quelle est ma place. Je voulais parler de ma vie parce que c’est quelque chose qu’on partage tous.” Dans le dossier artistique on peut lire “YOLO ! c’est l’histoire de l’étudiant maladif, Rodion Raskolnikov (...) Quand il commet un meurtre sanglant et impulsif, toute la société qui gravite autour de lui devient insomniaque, fiévreuse, incandescente et démoniaque.” Pour Eloi Saint Bris cette histoire est ancrée dans notre époque : “ma pièce c’est l’étape d’après YOLO [you only live once], on a qu’une vie et bien qu’est ce qu’on en fait?”

L’adaptation du roman est écrite en 2 mois et demi (!), spécifiquement pour les acteurs. “Je sentais qu’ils étaient là pour une raison : se libérer. Alors j’ai écrit les personnages pour donner une occasion à son interprète d’aller où il n’aurait pas osé aller.” Les répétitions commence avec l’obsession de refuser les concepts : “ce qui est important c’est ce qui est singulier. Le public n’est pas un concept, ce sont des individus dissociables”. Et toujours cette quête de vérité et de sincérité : “c’était important que les gens mettent leur vie personnelle dans le personnage.”  Les suggestions sont les bienvenues comme on l’a vu “on est plus intelligent à 10 que tout seul.”

Moments

Et le projet avance avec la volonté d’en faire un spectacle intense et total, “à un moment je suis sorti du sens pour faire de l’image, on peux dire que je suis réalisateur de théâtre” explique Eloi “on est pas des acteurs professionnels mais on est honnêtes et je pense que c’est dans les images qu’on est les meilleurs. Je cherche à créer des moments vraiment dans le présent, il peut se passer quelque chose mais il faut un peu les mettre en scène, tourner quelques clefs. C’est les moments qui nous transforment, j’y crois encore à la catharsis. Le théâtre c’est le seul medium qui peut encore ça aujourd’hui.” Et ces jours-ci à Belleville on peut annoncer, sans tout déflorer, qu’il y aura un carnaval, une plante qui rougit ou encore une drôle d’expérience pour le public. En septembre la Nicham sera en résidence à Montreuil (Seine-Saint-Denis) à la Maison de l’arbre, la pépinière européenne des jeunes artistes, avec deux représentations les 25 et 26 septembre. Mais ce sera un autre spectacle, prévient Eloi Saint Bris, puisqu’ils auront à leur disposition 800 m2 de hangar, “les anciens studios de Georges Meliés”. Pour ce qui est de la suite, il dit qu’elle ne dépend pas d’eux : “la Nicham a conscience des instants de grâce qu’elle vit” et se dit prêt à laisser vivre le texte “mais pas tout de suite, j’y ai mis ma vie”.  Dans un texte commun de présentation, la Nicham écrit “Moi... je voulais qu’on me rencontre.” C’est presque chose faite.

La NICHAM, c’est Jean Aubertin, Guillemette Carette, Priscille Dargnies, Jean-Baptiste Degermann, Johann Gauderlot, Natacha Olive, Paul Roulleaux Dugage, Aurore Saint Bris, Eloi Saint Bris, Casilda Sánchez-Blanco.

YOLO ! d’après Crime et châtiment de Dostoïevski. Texte et mise en scène : Eloi Saint Bris, assisté de Jean Aubertin. Du 1er au 4 juillet au théâtre de Belleville à Paris et les 25 et 26 septembre à la Maison de l'Arbre à Montreuil (93).

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