"La belle et la meute", viol(ence) policière

mercredi 18 oct. 2017 | Marco Pierrard

Très bon

Lorsque le regard de Mariam, jeune tunisienne, croise celui de Youssef, la soirée débute sous de bons auspices. Quelques heures plus tard, la jeune femme se retrouve pourtant dans la rue en état de choc. Commence alors pour Mariam un long et exténuant parcours du combattant pour faire valoir ses droits et sa dignité. En phase avec l'actualité récente d'Hollywood (mais pas seulement), La belle et la meute pose la question sensible de la parole de la victime lorsque le bourreau est tout puissant. Un film dur mais plus que jamais nécessaire.

Lors de la fête étudiante qu'elle organise, Mariam (Mariam Al Ferjani) fait la connaissance de Youssef (Ghanem Zrelli) et tous deux ne tardent pas à s'éclipser de la soirée. Quelques heures plus tard, la jeune tunisienne erre dans la rue, choquée. Alors qu'elle se trouvait avec le jeune homme, le couple a été pris à partie par trois policiers qui ont violé Mariam sans que Youssef n'ait pu la protéger. Encouragée à porter plainte par le jeune homme, Mariam débute une longue nuit où chaque étape pour dénoncer ses bourreaux semble insurmontable. Et si la justice était finalement de leur côté ?

La belle et la meute © Cinetelefilms - Tanit Films - Jour2fête

Plainte impossible

Adapté du livre "Coupable d'avoir été violée" de Meriem Ben Mohamed et Ava Djamshidi qui relate le viol de la première par des policiers tunisiens en septembre 2012 dans la banlieue de Tunis, La belle et la meute modifie en partie les faits qui se sont déroulés mais garde le fond : la dénonciation d'un crime qui semble impossible. Dans l'hôpital débordé où sa situation n'est pas dans la liste des urgences, Mariam découvre une situation kafkaïenne : pour que le médecin puisse établir un certificat de viol elle doit d'abord déposer plainte. Une démarche compliquée lorsque les agresseurs sont policiers. Kaouther Ben Hania dénonce un système qui ne favorise absolument pas la prise en compte de la parole de la victime en rendant quasiment impossible toute démarche pour se faire entendre.

Le parcours du combattant de Mariam est tellement pénible pendant cette longue nuit qu'elle est parfois tentée d'abandonner, pressée par ces institutions qui ne veulent pas reconnaître son statut de victime. Dans ces moments, Youssef, militant qui l'accompagne dans ses démarches, mais aussi l'un des policiers plus âgé qui voit d'un mauvais œil le comportement de ses collègues qui veulent étouffer l'affaire la soutiennent pour continuer à se battre. Si la jeune femme finit par affronter seule ses agresseurs, le soutien de son entourage montre qu'une victime a besoin d'être écoutée et vraiment comprise pour que la vérité éclate. Ce qui n'est pas malheureusement pas toujours le cas, et pas seulement dans les commissariats tunisiens.  

Confrontée à ses bourreaux dans l'enceinte même d'un lieu qui est censé la protéger, Mariam doit faire face à une institution fébrile. Kaouther Ben Hania montre des policiers qui se sentent menacés, affaiblis depuis la chute de Ben Ali en 2011. Aussi sidérant que cela puisse paraître, la jeune femme se voit opposer son agression à la réputation de la police. Après tout, si l'on peut s'en prendre aux policiers qui continuera à protéger la population ? C'est en ces termes que les collègues des coupables expriment un dilemme injuste entre sécurité et liberté, comme s'il n'était pas possible d'avoir les deux. L'idée dangereuse d'une police toute puissante pour éviter la guerre civile et les menaces d'attentats est ici utilisée pour se protéger ses brebis galeuses comme elle l'est ailleurs pour des raisons parfois plus pragmatiques.

La belle et la meute © Cinetelefilms - Tanit Films - Jour2fête

#balancetonpoulet

Le sort de Mariam entre évidemment en résonance avec l'actualité de ces derniers jours et le cas Harvey Weinstein, scandale particulièrement médiatique par ses protagonistes et l'effarante durée des actes — enfin — dénoncés. Que l'agression ou le harcèlement proviennent de policiers comme dans le film de Kaouther Ben Hani, d'hommes puissants — dans le monde du cinéma ou ailleurs —, d'un patron ou toute autre personne ayant autorité sur sa victime, La belle et la meute démonte la logique qui peut mener la victime à abandonner sa quête de justice. Alors que se multiplient les hashtags #balancetonporc en France ou son équivalent #metoo aux États-Unis via lesquels la parole des femmes victimes se libèrent, certains voix bien naïves — ou pire, mal intentionnées — s'étonnent du fait que ces femmes n'ont pas porté plainte à l'époque des faits dénoncés. La nuit de Mariam répond clairement à cette interrogation. Comment s'élever seul(e) face à une entité qui est réputée intouchable, qu'elle soit policière ou juste toute puissante ? Il n'est pas étonnant que ces scandales explosent lorsque plusieurs voix sont invitées à s'exprimer et à sortir de l'ombre, ensemble. Au lieu de culpabiliser les victimes qui ont le courage de prendre la parole aujourd'hui en leur disant qu'elles auraient dû le faire avant la société devrait au contraire leur permettre de s'exprimer sans crainte, dans un cadre qui leur permettrait de ne plus être seule face à leur agresseur. Pour ne plus avoir à dire par la suite que "tout le monde savait" mais personne n'a réagit.

La cinéaste fait de cette jeune femme comme une autre une héroïne qui décide de se dresser face à l'intolérable, en espérant que son modèle inspirera d'autres femmes dans sa situation et les amènera à dénoncer leur bourreau, quel qu'il soit. Alors que le film sort en plein scandale Weinstein, on peut espérer qu'il attirera plus l'attention que s'il était sorti dans une période "normale" où l'on ne parle pas assez de ces harcèlements et agressions pourtant quotidiens. L'existence de ce film est déjà en lui même un signe d'espoir. Malgré sa lourde charge contre l'institution policière, La belle et la meute est soutenu par le Ministère de la culture tunisien, preuve que les choses évoluent. Et l'on peut rêver à une société assez protectrice pour qu'un jour les victimes pourront "balancer" leurs agresseurs sans attendre — et pas seulement sur les réseaux sociaux — pour qu'ils soient confrontés à leur actes et obligés d'en répondre devant la justice.

Face à une police qui tente de protéger les siens, le cauchemar de Mariam fait écho à une actualité où la parole des victimes est au cœur des débats. Éprouvant, La belle et la meute est surtout un drame nécessaire pour ce qu'il montre des murs qui peuvent se dresser entre la victime et la justice. Que ça soit en Tunisie ou partout ailleurs.

> La belle et la meute (Aala Kaf Ifrit), réalisé par Kaouther Ben Hania, Tunisie - France - Suède - Norvège - Liban - Qatar - Suisse, 2017 (1h40)

0 Commentaire

  • Avant de poster vos commentaires, merci de bien vouloir prendre en compte la charte des commentaires .
  • Il n'est plus possible de réagir sept jours après la publication de l'article.
  • Si un commentaire vous parait douteux (insultes, xenophobie, publicité ...) merci de nous le signaler en cliquant sur le lien "Alerter"

Vos réactions

Sur Facebook

Articles du mois