BD érotique, un genre sous-estimé ?

jeudi 10 nov. 2011 | Dorothée Duchemin

Historien, collectionneur et fin connaisseur de la bande dessinée, Henri Filippini réédite son Encyclopédie de la BD érotique - un siècle d'histoire de la BD érotique et un dictionnaire des créateurs. Une belle occasion de parler avec lui de ce genre sous-estimé et malmené. L’âge d’or dans les années 70 et la galère, à partir des années 80. Interdictions, censures. On protège les mineurs de ces images "licencieuses et pornographiques". Début du tunnel pour la BD érotique. Elle en sort aujourd’hui. Difficilement.

Pourquoi avoir réalisé cette encyclopédie ?
Je venais de faire un dictionnaire de la bande dessinée pour Bordas,
je m’occupais d’une collection à la Musardine, qui s’appelait à l’époque Média 1000, ils avaient envie de faire un beau bouquin là-dessus. On s’est dit pourquoi pas faire un ouvrage de référence dans le domaine puisque ça n’existait pas du tout.

Vous dites que ça n'existait pas du tout. Cette publication était à l’époque un acte militant ?
Oui, c’était aussi pour dire qu’on pouvait parler de BD érotique. A l’époque, on parlait de roman graphique, de choses à la mode, mais il y a d’autres sujets intéressants ! Comme la BD pour enfant, elle est sous-estimée. Des genres qu’on considère comme mineurs et dont on ne parle pas.

La bande dessinée érotique, c’est un genre qui vous passionne ?
Je m’intéresse à toutes les formes de BD. C’est un domaine où on trouve beaucoup d’auteurs de qualité qui n’étaient, à l’époque de la première édition, pas du tout couverts par la presse spécialisée dans la bande dessinée. C’était un moyen de porter un coup de chapeau à ces auteurs-là.

Qui sont-ils ?
Georges Pichard, Guido Crépax, il y en avait plein ! Ou d’autres un peu plus obscurs comme G. Lévis. L’idée était de les faire connaître auprès d’un lectorat de BD classique qui ne les connaissait pas puisqu’ils prenaient un pseudonyme.

Des lois contraignantes, toujours existantes

Et à cette époque, elle était perçue comme un sous-genre ?
Vous savez, au moment où j’ai fait ce bouquin, la bande dessinée était mieux perçue qu'aujourd’hui ! On a quand même eu une longue période où aucun album n’était plus vendu en librairie. En 1987, des arrêtés de Charles Pasqua ont fait que même le libraire risquait gros en vendant ces bouquins.
Avant, la seule personne qui pouvait être inquiétée était l’éditeur. Le libraire, l’auteur n’avaient pas d’inquiétude à avoir. L’éditeur prenait des risques s’il le voulait, c’était un choix. Une décision de Pasqua a responsabilisé toute la chaîne. Donc un chef de rayon à la Fnac n’a plus voulu prendre de risque pour ne pas perdre son travail. On n’en a plus vu dans les librairies et les éditeurs n’en ont plus publié.

Et aujourd’hui, le danger plane toujours ?
Oui, mais ça va mieux depuis quelques années. Delcourt a eu le courage en 2008 de publier Filles perdues, d’Alan Moore, contre l’avis de ses avocats. Des libraires s’y sont aussi risqués car Delcourt est une signature, un gage de confiance. Et tout s’est bien passé, sans problème ni procès. Les éditeurs ont alors commencé à sortir de la BD érotique et les libraires à les vendre, mais c’est récent. Tant qu’il n’y aura pas un gros problème qui fichera la trouille à tout le monde. Le marché reprend peu à peu son rythme.

Il y a vraiment eu un black out ?
Une période d’une dizaine d’années où quasiment rien n’est sorti, à part quelques Manara et des BD de bonnes blagues. C’est maintenant que ça recommence à sortir mais malheureusement, pour l’instant, les éditeurs se contentent de republier les titres anciens plutôt qu’encourager la création. Il y a très peu de création actuellement. Delcourt a sorti une nouvelle collection, Erotix, mais se contente de publier et rééditer des classiques des années 70.

Alors que des auteurs aimeraient publier ?
Oui, il y a des gens aujourd’hui qui travaillent dans le domaine classique et qui aimeraient faire leur album érotique, ça va peut-être venir. On va peut-être retrouver des investisseurs pour réaliser ce genre de produit. Pour l’instant, les ventes sont trop limitées pour pouvoir assurer un règlement de planches correct aux auteurs. Donc on préfère les titres les plus classiques et nostalgiques de l’époque.

Pourtant, il me semblait que la BD érotique était plutôt tendance ?
Disons que la partie tendance est celle issue des blogs. Comme Fluide Glacial qui a publié un autre journal, Fluide.G. On cherche plus chez les auteurs des blogs qui tapent plus dans l’humour et dans un érotisme très léger plutôt que de revenir aux auteurs de la fin du siècle dernier.

Internet crée beaucoup plus de nouveautés que le papier ?
Tout à fait. Il me semble que c’est beaucoup plus libre au niveau de l’expression que le contenu papier.

Pourquoi ? Le papier est-il perçu comme un support élitiste ?
Non. Mais le papier reste et s’arrête dessus. Sur Internet, au cinéma, l’image est fugitive alors que sur le papier, l’image reste et inquiète plus.

Une création plus libre sur le Net

Savez-vous qui est aujourd’hui le lectorat de la BD érotique ?
Je crois qu’il y a un lectorat nostalgique qui est le lectorat principal. Mais sur les produits issus des blogs, le lectorat vient d’Internet et il est parfois tenté par la version papier du blog.

Que pensez-vous de la création sur le Net ?
Je trouve que toutes ces histoires érotiques ou même classiques tournent vraiment en rond. J’espère qu’on va revenir à une véritable création.

Avec un scénario, des récits plus longs…
Un scénario, des dessins sur lesquels on passe du temps. Un vrai travail d’auteur quoi ! Et ça pour l’instant, c’est trop limité.

Dans cette réédition, vous introduisez le Hentaï. La BD érotique japonaise est-elle devenue incontournable ?
On a tendance depuis quelques années à traduire tout ce qui vient du Japon. Manga et Hentaï sont des secteurs très prospères au Japon, florissants. Il n’y a aucun tabou. Ou plutôt, ils ne sont pas les mêmes que chez nous. Les Japonais se permettent des choses qu’on ne se permettrait absolument pas. Je ne suis pas un grand spécialiste parce qu’on ne peut pas bien s’occuper de tout. Mais c’est vrai que là-bas, les BD sortent en quantité. Le Hentaï est encore assez peu traduit sur papier, mais ça va venir. L’éditeur hésite encore à les traduire parce qu’ils vont vraiment loin par rapport à nous.

C’est de la pudeur ?
Non, pas vraiment. Mais on est encore à se dire en France que le manga est un produit pour gamin ! Il n’est pas encore rentrer dans les mœurs dans le cadre du manga pour adulte.

La BD érotique souffre-t-elle d’un manque de reconnaissance de la BD classique ?
Non, je crois que la BD a réussi à gagner sa place dans le domaine de l’art mais certains genres, et notamment la BD érotique, ont du mal à être reconnus. Par rapport aux interdictions, à la censure et à des associations bien-pensantes qui sont très jaillissantes chez nous.

Que pensez-vous des nouveaux auteurs comme Arthur de Pins et Maïa Mazaurette ?
Eux ont réussi à imposer un genre qui fonctionne. Un genre qui est d’ailleurs plus près de l’animation que de la bande dessinée mais c’est vrai que c’est un créneau qui fonctionne bien. Je les ai d’ailleurs ajoutés dans la nouvelle édition de mon bouquin parce qu’ils y ont vraiment leur place. Ils font partie des rares auteurs que j’ai ajoutés parce qu’ils ne sont pas si nombreux depuis une dizaine d’années ! En tout, j’en ai ajouté cinq. J’ai eu beau chercher, en dix ans, quasiment personne n’est revenu. C’était vraiment le silence.

Une maison d’édition comme la Musardine a-t-elle participé au retour de la BD érotique en librairie ?
Ce sont des personnes avec qui je travaille depuis des années. Claude Bard, le responsable, est très compétent. Il a très vite compris que la BD érotique était un domaine intéressant. Ils n’ont jamais arrêté d’éditer de la BD érotique, même pendant les années difficiles, avec un circuit de vente très limité. Ils ont misé sur leur grand réseau de vente par correspondance et ont pu continuer à faire de la BD érotique sans avoir besoin d’être présents en librairie.

Quels sont les auteurs que vous aimez le plus ?
Ils sont classiques. J’aime beaucoup des gens comme Georges Pichard, Milo Manara, Alex Varenne, Guido Crepax. Des classiques, mais des gens grâce à qui ce genre perdure et est de qualité. Ils réalisent un travail aussi sérieux sur ce genre de BD que sur leur œuvre grand public. Ce que l’on peut reprocher à pas mal d’auteurs de ce créneau là, c’est de bâcler leur travail. Ceux-là tirent le genre vers le bas.

Ils pensent que leur lectorat s’en fiche ?
Oui. Quelques personnes font un travail estimable alors qu’une majorité fait ça par-dessus la jambe. On produit, on ne paie pas cher, parce qu’on pense que les lecteurs de ce genre n’accordent pas d’importance à la qualité. Et ils ont tort.

 

> Encyclopédie de la BD érotique, quatrième édition, La Musardine, 2011, 34,90 euros.

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Je me permets de mettre le lien vers mon blog en complément sur le sujet de l'interview.
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