"Bande de filles", droits de cité

mardi 21 oct. 2014 | Marco Pierrard

Très bon

A 16 ans, Marieme subit la pression du quartier et l’impasse de l’école. Sa rencontre avec trois filles de la cité émancipées des interdits va tout changer dans sa vie. Céline Sciamma réalise un film libérateur d’une énergie et d’une force incroyable, à voir d'urgence.

Marieme (Karidja Touré) est une jeune fille de 16 ans en échec scolaire qui vit en baissant la tête, soumise aux nombreux diktats – plus ou moins explicites – de la loi de la cité. Au contact de trois filles libérées – Lady (Assa Sylla), leader du groupe, Adiatou (Lindsay Karamoh) et Fily (Marietou Touré) – elle devient Vic, une version plus assurée d’elle-même, plus dure également. Bande de filles montre avec une justesse remarquable le combat pour briser les interdits et tenter de s’imposer au sein de cette communauté en vase clos que constitue le quartier. Une quête d’identité et de respect qui passe nécessairement par la constitution d’une bande qui protège et donne de l’assurance mais se construit en opposition avec l’extérieur, le reste de la ville, voire de la société.

Bande de filles © Estelle Hanania // Lilies Films

« Mec » ou « pute »

Intriguée et séduite par l’énergie de ces bandes de filles qu’elle croisait régulièrement dans le métro, la réalisatrice de Naissance des pieuvres (2007) et Tomboy (2011) a décidé d’aller fouiller dans leurs Skyblogs pour en découvrir plus sur ces jeunes filles des cités. Elle y a trouvé matière pour un film d’une grande subtilité explorant les codes des quartiers, ses interdits et les pressions qui pèsent sur la construction de l’identité. Filmé à Bagnolet, Bobigny et La Défense, ce parcours initiatique vécu par Marieme – devenant Vic une fois acceptée dans la bande – met en lumière le difficile parcours pour s’imposer en tant que femme dans un environnement machiste aux règles bien établies. Pour se faire respecter Vic sacrifie une part de sa féminité, la plus visible, en adoptant un style et une attitude de "mec", chemin le plus simple pour se fondre dans la masse et éviter d’être considérée comme l’autre "alternative", radicale, une "pute". L’ambiguïté sexuelle - sujet latent dans l’œuvre de la réalisatrice - est cette fois-ci non pas vécue de l’intérieur mais imposée par l’entourage et perturbe les relations de Vic avec son petit ami. Comme les autres actrices de cette joyeuse bande, Karidja Touré qui joue Vic a été repérée lors d’un casting sauvage. N’ayant jamais joué auparavant, elle impressionne par la force de sa prestation, magnétique. Avec son casting amateur, la réalisatrice réussit le pari de la fraîcheur : les jeunes femmes, sublimées par une mise en scène travaillée, offrent des émotions fortes et une énergie très communicative.

Bande de filles © Estelle Hanania // Lilies Films

Bande à part

Fidèle à son questionnement sur l’identité sexuelle – qui donne des boutons aux censeurs abrutis du Printemps français – Céline Sciamma signe là un film éminemment politique. Marieme devient Vic car elle ne veut pas "être comme tout le monde". Le groupe est sa bouée de sauvetage dans un environnement où l’avenir est incertain et s’épanouir en tant que femme très compliqué. Le phénomène de bande est montré avec subtilité dans ce qu’il a de bon – un refuge dans lequel mes membres s'entraident – mais également d’inquiétant – le repli sur le groupe entraînant le rejet des autres, la violence et les actes de délinquances inhérents au fait de se sentir plus fort à plusieurs. Les "solutions" pour échapper au quartier et réussir malgré l’échec scolaire sont évoquées à travers les parcours pour le moins radicaux des membres de la bande : vol, prostitution ou se "caser" en ayant un enfant au plus tôt. Ces choix qui n’en sont pas laissent un goût amer face à la situation de ces jeunes filles. Certaines arriveront à s’en sortir, d’autres non, le film offre à ce niveau une fin ouverte qui évite la caricature mais pose une question : qui se soucie réellement de leur sort ?

Subtil et complexe, Bande de filles ne cache rien de la violence réelle et symbolique présente dans certaines cités en restant avant tout un film sur la recherche d'identité à la période de l'adolescence et non un "film sur la banlieue". Il s’en dégage une énergie rageuse et un souffle de liberté auxquels on ne peut qu’adhérer.

> Bande de filles, réalisé par Céline Sciamma, France, 2014 (1h52)

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