L'autre sexe

mercredi 18 juill. 2012 | Dorothée Duchemin

Sa voix grave et chaude réchauffe les nuits d’été sur Europe 1, dans l’émission Chaude est la nuit. C’est le truc de Sophie Bramly, parler de sexe autrement. Cette fois-ci ce sont des personnalités qui viennent prononcer des textes érotiques à l’antenne. La plupart du temps, c’est un discours alternatif sur le sexe et la sexualité. Alternatif, parce qu’il s’adresse aux femmes. Dans ce brouhaha incessant, dans les magazines, à la télé, sur youPorn, la chaine cryptée, on parle de sexe. Mais de quelles manières ? L’horizon Internet de Sophie Bramly manquait de sexualité féminine, elle a lancé SecondeSexe en 2007. Son horizon cinématographie manquait de porno pour les femmes, elle a produit des films « explicites ». Une féministe 2.0, touche à tout, qui veut offrir aux femmes la possibilité de connaître leurs fantasmes, de s’épanouir sans culpabilité dans leur sexualité. Citazine a rencontré Sophie Bramly. Nous avons parlé de sexe. Autrement.
 

Chaude est la nuit, c’est un moyen de parler de sexe autrement ?
C’est toujours ce que j’essaie toujours de faire, parler de sexe autrement. La plupart du temps, soit on en parle de manière très vulgaire. Soit on en parle au travers de princes charmants et de princesses. Mais entre les deux, ce qui est tout de même l’ordinaire de beaucoup de gens, il n’y a rien. Tout ce que je fais est d’essayer de faire le trait d’union et de trouver le juste milieu entre les deux. Ni penser que la vie n’est qu’affaire de sentiments, ni montrer quelque chose qui est souvent à la limite du bestial et dont les femmes sont absentes. Elles sont utilisées dans le décor mais on ne sait pas ce qu’elles pensent ni ce qu’elles veulent. La pornographie est faite par des hommes pour des hommes, elle concerne leurs fantasmes, au même titre que les films de cow-boys ou de science fiction. Les femmes sont des accessoires très agréables mais il se trouve que ces accessoires ont une tête, deux bras, deux jambes. Pourquoi ne connaît-on pas leurs fantasmes ? Pourquoi ne les entend-on pratiquement jamais sur le sujet ?

Sophit Bramly | Photo DR

C’est dans cette même démarche que vous avez lancé Second Sexe en 2007 ? 
Oui. C’est une démarche très politique ! Les femmes se sont officiellement émancipées depuis plus de 60 ans. Qu’est-ce qu’on attend pour dire ce qu’on veut, ce qu’on ne veut pas. Ce dont on rêve, ce dont on ne rêve pas ?

Cette méconnaissance de la sexualité féminine, n’est-ce pas un peu la faute des femmes qui n’en parlent pas assez ?
Ce n’est jamais la faute de l’un ou de l’autre uniquement. C’est le problème des femmes et des hommes. Les femmes ne revendiquent pas grand-chose sur le terrain du sexe, elles sont souvent assez passives. Les hommes sont bien contents de ne pas les entendre.
Second Sexe, je l’ai créé parce que pour moi ce n’était pas possible que 50% de l’Internet mondial soit du cul, qu’un habitant sur deux soit une femme et qu’on n’entende pas leur voix sur Internet. Je trouvais ça totalement incompréhensible, surtout que selon moi ce sont les femmes qui en ont le plus besoin. Les femmes ont des vies compliquées. Elles gèrent un travail, une vie de famille, elles doivent rester belles et jeunes. S’il y en a qui ont besoin de se remettre en conformité avec elles-mêmes et de régénérer la machine du désir, ce sont bien les femmes !

Vous expliquez sur SecondSexe vouloir ôter aux femmes la sexualité qu’elles traînent depuis des siècles concernant leur sexualité ? 
Quand la science a découvert qu’il n’était pas nécessaire que les femmes jouissent pour se reproduire, une voix de garage est née. Avant on appelait le clitoris : la verge des femmes, on savait qu’il bandait. Et puis, on a culpabilisé la femme jusqu’à Freud qui a fait un travail lamentable pour les femmes, en plus de la religion et de l’Etat. Il a expliqué que l’orgasme clitoridien était infantile et on en garde encore les traces aujourd’hui. La femme est coupable et on la culpabilise énormément sur son orgasme : Quelle est-il ? Est-il assez féérique pour rentrer dans les normes ? 
Très peu de femmes osent seulement prononcer ce mot : clitoris. Depuis un ou deux ans, des efforts sont faits, on publie des livres, on en parle dans les journaux. Mais des femmes qui prononcent durant une conversation les mots clitoris et vulve, il y en a peu ! Alors que les hommes n’ont aucun problème à parler de leur bite et de leur queue toute la journée. Les femmes rien.

Logo du site Second Sexe, la sexualité pour les femmes

Pourtant les médias, les magazines féminins notamment, en parlent assez librement ? 
Oui, les médias en parlent. Mais passer d’un extrême à un autre, c’est rester loin de la vérité. Nier l’existence de la sexualité féminine pendant des années puis tout d’un coup lui dire : « Comment ça, tu n’es pas multi orgasmique ? », « comment ça tu n’es pas vaginal ? », c’est la même chose, c’est nier ce qu’elle est et ce qu’elle veut ; comment elle jouit et quel est son plaisir. Parce qu’on donne aujourd’hui aux femmes dans les médias du normatif à outrance et qu’on ne lui demande jamais son avis. Même elle, la plupart du temps, elle ne connaît pas son avis.

Des journalistes trop loin de leur sujet

Vous condamnez totalement ce déferlement de sexe en une des magazines féminins ?
Non, ce n’est pas que mauvais. Le fait qu’on en parle peut libérer la parole. Et on peut imaginer que quelques informations filtrent. Mais je trouve que les journalistes qui écrivent ces papiers sont souvent jeunes, elles ont souvent tellement peur de se mettre en avant, de se tromper, elles mettent tant de distance entre elles et leur sujet pour ne pas prendre de risques qu’au final, les femmes ne se sentent pas concernées. 
L’autre jour on m’appelle, on me demande si on peut dire que la fellation sauve le couple. Evidemment je réponds : « non si c’est une énième chose imposée aux femmes ! ». N’importe quelle personne qui se met à la place de son sujet, qui se demande si elle-même aimerait qu’on lui impose ça comme une nouvelle chose à faire en plus, saurait que la fellation ne peut pas sauver le couple ! Cette anecdote montre l’incroyable distance que certaines journalistes mettent entre elles et les femmes ! Où est l’empathie ? Ces articles parlent de sexe mais manquent vraiment de fond.

Ça vous déprime ? 
Au moins ça montre que le sexe intéresse toujours les gens. Ce qui n’est pas si mal. Parfois, j’ai l’impression que nous sommes sont tellement inquiets de l’état de l’économie que le sexe est devenu la cinquième roue du carrosse.

Et puis c’est tout de même traumatisant de constater que sa vie sexuelle n’est pas en conformité avec la vie sexuelle délurée et épanouie dont il est question dans les magazines !
Oui. Il y a deux ou trois ans, les journalistes ont décidé que c’était la mode de la sodomie. Fort heureusement, la sodomie ne peut pas être une mode. Mais ça peut être traumatisant pour des femmes qui n’en ont pas envie. Sur le site, on récupérait les questions de femmes angoissées :« j’ai peur »« ça fait mal »« comment ça se passe ? », « suis-je obligée de le faire ? ».

Sophie Bramly par Jean-Baptiste Mondino | Photo Jean-Baptiste Mondino

Vous avez senti en lançant le site, qu’il y avait une vraie attente des femmes d’être conseillée et orientée ?
Oui, pour la femme, et aussi pour l’homme. Si la femme change, l’homme change aussi. Actuellement, la femme bouge énormément et je sens encore plus le traumatisme de l’homme que celui de la femme. Ils ont très peur de ce que devient leur virilité. Souvent le site est utilisé par le couple comme un moyen de dialoguer. J’en suis très heureuse.

Qu’arrive-t-il aux hommes ? Ont-ils l’impression d’être émasculés ? 
Pendant longtemps, le principe était assez simple. « Tais-toi et ponds », disait-on à la femme. Elle était entretenue par l’homme, et sexuellement, elle devait tout accepter en se bouchant le nez. Pour l’homme, d’un côté, il y a la femme à qui on fait des enfants, de l’autre la pute, la maîtresse, avec qui on a du plaisir. Les hommes ont du mal à concilier l’image de la mère et celle de la maîtresse. Mais ils sont bien obligés maintenant de s’y résoudre.

Plus elle avance en âge, plus une femme jouit

Vous venez de publier Tout ce que les femmes ont toujours voulu savoir sur le sexe et enfin osé le demander, un livre qui réunit cinq ans de questions au Dr O sur Second Sexe. Qu’est-ce qui vous a le plus touchée ou surprise durant ces 5 ans de questions ? 
J’ai remarqué que pour les femmes, toutes celles qui ont des questions autour de l’orgasme, de la sexualité, sont globalement très jeunes. Et plus elles vieillissent, plus ça change. Une femme qui a terminé de faire ses enfants, commence vraiment à s’intéresser à sa sexualité et à chercher à la comprendre. Et pour la majorité d’entre elles, plus elles avancent en âge, mieux c’est. Dans une société qui prône le jeunisme, savoir qu’il y a quand même de très bon côté à vieillir, c’est rassurant. La capacité à lâcher prise, l’épanouissement sexuel, la confiance en soi, plus rien à prouver à personne sont les facteurs essentiels d’une bonne jouissance et plus on vieillit plus on y accède.

Couverture de

Une femme qui n’a pas régler la question des enfants ne peut, selon vous, pas être épanouie sexuellement ? 
C’est un problème latent. La femme est toujours obligée de faire un choix entre sa carrière et sa vie privée. Même si elle décide de ne pas faire d’enfants, tant que l’horloge biologique tourne, il y a un tic-tac dans sa tête. On ne le sent pas au quotidien évidemment. Néanmoins, dans la manière de se rapprocher des hommes, d’envisager sa carrière, c’est latent. Jusqu’au moment où la question est réglée. Et quand elle est réglée, à ce moment-là, une autre étape de la vie des femme commence. Certaines divorcent, 70% des divorces sont voulus par les femmes. Elles décident que ça suffit, qu’elles veulent s’occuper de leur vie. Et s’occuper de sa vie, c’est s’occuper de sa sexualité. Le nombre de femmes qui m’ont dit qu’elles avaient vraiment connu l’orgasme en rentrant dans cette phase là, c’est incroyable ! Les vraies séniors, les femmes de 70, 80 ans, ont des vies sexuelles éblouissantes. Je m’en suis rendue compte grâce au site. A partir du moment où on fait les choses pour soi, où on n’a rien à prouver à personne, c’est très épanouissant. Les plus jeunes doivent rester optimistes. Plus elles vieilliront, meilleur sera leur jouissance.

Depuis que vous œuvrez pour la sexualité féminine, sentez-vous des changements et évolutions ? 
Il est maintenant admis qu’il y a une autre manière de parler de sexe. Et qu’on peut tout dire en choisissant les bons mots. C’est vrai qu’il y a eu des vents contraires. L’affaire DSK a fait des ravages. Le mot sexe était insupportable. Les femmes sont devenues des victimes, les hommes des bourreaux.

Des films explicites sans les codes de la pornographie

Votre site SecondSexe, votre livre mais aussi des films, que vous produisez via votre maison de production SoFilles Productions et que vous préférez définir comme explicites plutôt que pornographiques. 
Je les appelle des films explicites car le porno est un format très précis dans la tête des gens. Mes films ne ressemblent pas à ce format, je n’utilise aucune des codes du porno. Je ne dénigre surtout pas le porno, je le trouve très salvateur et heureusement qu’il est là. Il compense une partie de la frustration des gens et il est important de poser des soupapes. Mais comme pour Internet, il ne peut pas y avoir qu’une seule vision de la sexualité dans les films. Je veux proposer d’autres manières de voir, de faire, dans laquelle ceux qui n’aiment pas le porno actuel mais qui n’ont rien contre le principe, pourraient se reconnaître. Mes films sont en fait des fictions traditionnelles, dans lesquelles on voit des scènes de sexe.

Qu’est ce qui les différencie tant du porno traditionnel ? 
La grosse différence est la mise en scène des fantasmes. Les fantasmes des femmes sont très éloignés des fantasmes des hommes. Leur préoccupation n’est pas de savoir si leur verge est plus grosse que celle du voisin, si elles éjaculent plus loin que lui, la certitude de pouvoir dominer ne fait pas non plus partie de leurs envies. Ce sont déjà trois fondamentaux du porno qui ne sont pas au centre des fantasmes féminins. Même si bien sûr, il y a d’autres manières de dominer. Chez la femme, le désir est souvent plus cérébral et plus lent, tout ne tourne pas autour de la pénétration, anale ou vaginale. On s’attarde sur les seins, sur le clitoris… La femme traite une plus grande partie de son corps comme une zone érogène. Donc, il faut que ça se voit à l’écran. Elles ont aussi souvent un imaginaire esthétique qui n’est pas le même que les hommes. Dans le porno féminin, la lumière est étudiée, travaillée. On s’appuie sur l’esthétisme, le style. Le choix du casting est mené afin que les femmes puissent se reconnaître. Les actrices ne sont pas des poupées siliconées, ce sont des femmes qui leur ressemblent. Et les hommes ont des beaux culs, des beaux pectoraux alors que dans le porno masculin, les acteurs sont plutôt choisis par rapport à la taille de leur verge.

Faut-il parler de films féministes ou de films pour les femmes ? 
Ce sont des films féministes et des films pour les femmes. La notion de féminisme est compliquée, mais on peut dire que ces films sont politiquement engagés dans le féminin. Ils sont là pour dire : « nous aussi, on donne dans le porno et alors, où est le problème ? » 
Et pour les femmes qui ont répondu présentes, la question n‘était pas de savoir si elles voulaient faire un film érotique, mais si elles voulaient ou non dire que la sexualité féminine existe. C’est politique et c’est pour ça qu’elles l’ont fait.

Ces films peuvent-ils aussi s’adresser aux hommes ? 
Oui, les hommes peuvent aussi y trouver du plaisir. Beaucoup d’entre eux considèrent que le porno actuel tourne en rond et n’aiment pas trop ce qu’ils voient. Et puis surtout beaucoup d’hommes sont contents de voir ce qu’il y a dans la tête des femmes. Je n’ai ressenti aucune hostilité masculine, juste de l’incompréhension. 
Les films tournent beaucoup autour de la séduction et pas autour de la pénétration. Et même dans les films où on voit des scènes de pénétration, ce n’est pas du tout les mêmes codes. On a vraiment la volonté de dire quelque chose, il ne s’agit pas uniquement de faire jouir ou d’exciter les femmes. Il s’agit aussi de raconter quelque chose qui les motive, les réveille, les dynamise. Et bon, ce n’est pas du Schopenhauer, mais il y a tout de même un scénario.

Ce type de film, pour les femmes, existe mais j’ai l’impression qu’il peine vraiment à se développer. 
C’est vrai qu’il y a peu de production. En France, il n’y a qu’Ovidie et moi. Par contre dans le porno lesbien, on trouve beaucoup plus de monde, comme Emilie JouvetCatherine Corringer travaille autour du sado-masochisme, mais ce n’est pas grand public, son œuvre tient plutôt de la performance. Moi, je veux rester grand public et je pense qu’il y a un public. Nous avons très bien vendu nos films, même si je sais que les noms célèbres ont aussi attiré la curiosité (Arielle Dombasle, Helena Noguerra…. Ndlr) mais il n’y a pas que ça je pense. 
Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, en Allemagne, en Espagne, la production est beaucoup plus importante. Ça reste balbutiant en France. Il n’y a pas beaucoup de diffuseurs, c’est un petit milieu et c’est difficile de trouver de l’argent. Moi, j’étais sur Canal + diffuseur de porno, mais il y a très peu de cases, tout ça est très fermé et contrôlé par le CSA. C’est la télé qui subventionne le mieux mais encore une fois, le CSA contrôle. Les DVD, c’est fini et Internet ne rapporte que de tout petits revenus. C’est donc compliqué de financer ce genre de films en France.

En France, et malgré ce qu’on peut bien en penser, on est tout de même en retard par rapport à tout ça non ? 
Oui, sous prétextes d’avoir une réputation sulfureuse, de détenir la quintessence de l’art sexuel. Merci à notre littérature, mais c’est tout. On est incroyablement coincé, frustré, avec une morale très pudibonde. Je n’aime pas qu’on fasse semblant d’être ce qu’on n’est pas. On n’est absolument pas libéré. Dans les médias, il y a une certaine limite à ce qu’on peut dire, tout est fait avec prudence, tout est très encadré par l’Etat, le CSA. On ne va pas dans le bon sens. Tout ça est lié à l’économie. Dans les années 80, on vendait des posters de David Hamilton à tous les coins de rue et aujourd’hui on crie à la pédophilie. Quand l’économie est faste, les idées sont larges, quand l’économie va mal on devient très pudibond.

Chaude est la nuit, Europe 1, tous les samedis, de juillet et en août, de 1 heure à 2 heures du matin. 
> Tout ce que les femmes ont toujours voulu savoir sur et ont enfin osé le demandé, Dr François Olivennes et Sophie Bramly, Fayard, mai 2012. 
 

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