"Anomalisa", sublime malaise

mercredi 3 févr. 2016 | Marco Pierrard

Excellent

Lors d’un voyage d’affaires, l’auteur Michael Stone tente d’échapper à sa vie banale de mari et père avec Lisa, jeune femme mal dans sa peau, qui pourrait bien être celle qu’il attendait. Charlie Kaufman fait à nouveau des merveilles dans ce film en stop motion troublant parcouru de névroses profondément humaines.

Michael Stone (David Thewlis), auteur respecté de “Comment puis-je vous aider à les aider ?”, ne connaît pas le même succès dans sa vie privée : il a du mal à trouver sa place en tant que mari et père. Affligé par la banalité de sa vie, l’auteur profite d’un voyage d’affaires à Cincinnati, où il doit tenir une conférence, pour tenter de se changer les idées. C’est alors qu’il rencontre par hasard Lisa Hesselman (Jennifer Jason Leigh) dans les couloirs de l’Hotêl Fregoli où il séjourne. Immédiatement charmé par la jeune femme, une représentante en vente des pâtisseries Akron, Michael se persuade qu’elle pourrait bien être la femme de sa vie et sa porte de sortie vers une existence moins solitaire.

Anomalisa © Paramount Animation - Starburns Industries

Masques d’humanité

Une nouvelle fois, Charlie Kaufman, réalisateur de Synecdoche, New York (2008) et scénariste des films cultes Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) pour Michel Gondry et Dans la peau de John Malkovich (1999) pour Spike Jonze, prouve son immense talent à raconter des histoires qui dévoilent l’âme humaine. Un défi qui s’annonçait risqué pour ce nouveau projet, puisqu’il s’agissait de captiver avec l’histoire plutôt banale d’un homme lassé de tout, en voyage d’affaires pour parler de service client. Et, pour compliquer le tout, avec un film d’animation en stop motion dont les figurines en plastique remplacent les acteurs en chair et en os.

Et pourtant, avec l’aide de Duke Johnson, son co-réalisateur, Charlie Kaufman donne vie à cette histoire et aux personnages, sans pour autant chercher à rendre leur apparence totalement humaine. Dans l’univers d’Anomalisa, tous les visages sont sectionnés au niveau des yeux, comme si Michael Stone et ses semblables portaient des masques, pour mieux se cacher des autres et fuir leur propre identité. La névrose de l’auteur, en fuite de sa propre existence, ainsi que son extrême solitude, sont concrètement exprimées par ces visages qui l’entourent, tous semblables, à de rares exceptions près, dont fait évidemment partie Lisa. Petite et plutôt ronde, la jeune femme complexée retient pourtant l’attention de Michael car elle a... une voix différente de tous les autres.

Anomalisa © Paramount Animation - Starburns Industries

Poupées de sens

La sensation d'aliénation de Michael est renforcée par le fait que toutes les personnes qui l’entourent parlent de la même voix : au total seulement trois acteurs doublent l’ensemble du film. Un choix radical et très perturbant pour le spectateur, notamment lorsque celui-ci reçoit un appel de sa femme et son fils, restés à la maison, et qu’ils s’expriment tous les deux avec le même timbre de voix d’homme. Comme les visages semblables, cette voix unique et monocorde permet de décrire subtilement la névrose de ce personnage pour qui tout le monde se ressemble, et n’a donc plus aucun intérêt. Jusqu’au moment où il entend LA voix, celle de Lisa, dans le couloir de l’hôtel. Pour Michael, en quête d’absolu, la voix — bien plus que le physique — est ce qui marque l’altérité et le désir, ce qu’a du mal à comprendre Lisa — qui, de son côté, peine à accepter son corps. Amoureux de cette voix, Michael ne cesse de lui demander de parler pour se délecter de cette douce musique, enfin différente.

À la fois drôle, touchant et profondément mélancolique, Anomalisa propose des personnages très proches de nous, mais avec un décalage qui rend l’ensemble instable. Un univers sur le fil qui peut vaciller à tout moment pour nous entraîner vers le rire ou l’émotion, sans jamais perdre de vue l’ambiance anxiogène de ce monde où tout le monde semble identique. Charlie Kaufman excelle dans la manipulation de ces sentiments et leur confrontation, comme lorsqu’il réussit à émouvoir au détour d’un dialogue avec une interprétation de Girls Just Want To Have Fun de Cindy Lauper. Une preuve parmi d’autres de l’intelligence et la subtilité de son écriture. Libérés par la technique de l’animation, les deux cinéastes ne s’interdisent rien : ils osent ainsi une scène de sexe très réaliste, malgré la matière inerte qui compose ses protagonistes. Cette audace narrative et technique maintient une atmosphère ambiguë qui fait toute la force et la complexité de ce voyage totalement déroutant.

Ce nouveau joyau de Charlie Kaufman traite avec une intelligence remarquable de la solitude et de l’aliénation d’une société de consommation auxquelles s’opposent la force, la beauté mais aussi la fragilité de l’amour... à moins que cela ne soit une simple attirance. Jamais des bouts de plastique n’ont aussi bien incarné les joies et névroses humaines. Anomalisa est aussi distrayant que troublant. Une oeuvre envoûtante à laquelle on repense longtemps après la projection ; la marque d’un grand film.

Anomalisa, réalisé par Duke Johnson et Charlie Kaufman, États-Unis, 2015 (1h30)

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