"Amin", père et mères

mercredi 3 oct. 2018 | Marco Pierrard

Intéressant

Depuis neuf ans, Amin travaille en France et rejoint sa famille restée au Sénégal qu'une à deux fois par an. Alors qu'il réalise des travaux chez Gabrielle, une mère de famille divorcée, une relation se noue entre les deux âmes solitaires. Convaincant pour sa vision incluant les deux facettes de l'immigration, Amin se perd un peu dans la profusion des thèmes qu'il traite avec justesse mais assez superficiellement.

Amin (Moustapha Mbengue) est venu du Sénégal pour travailler en France il y a neuf ans. Au pays, il a laissé sa femme Aïcha (Marème N'Diaye) et leurs trois enfants. En France, la vie d'Amin se résume aux chantiers qu'il enchaîne auprès de ses seuls amis, d'autres immigrés résidant dans son foyer. Une à deux fois par an, ce père de famille retrouve les siens au Sénégal, pour ou deux semaines parfois un mois. Aïcha a depuis longtemps accepté cette situation qui permet à son mari de faire vivre sa famille grâce à l'argent durement gagné en France. Alors qu'il débute un nouveau chantier chez Gabrielle (Emmanuelle Devos), une femme divorcée, Amin se rapproche de sa cliente. Peu à peu, sa retenue naturelle se relâche et les corps finissent par s'enlacer.

Vie partagée

La bonne idée — et grande réussite — du nouveau film de Philippe Faucon est de montrer en parallèle la vie d'Amin telle qu'elle se déroule en France et lorsqu'il rentre — très ponctuellement — au Sénégal pour retrouver sa femme et ses enfants. Mais le réalisateur ne se contente pas de centrer son histoire sur Amin, il montre également la vie quotidienne de sa femme Aïcha au pays lorsqu'il n'est pas là. Ces séquences alternées permettent de se rendre compte du décalage que subit Amin lorsqu'il passe de l'un à l'autre mais aussi de raconter comment vivent ceux qui restent dans le pays d'origine. Alors qu'elle doit s'imposer comme chef de famille pour élever seule ses enfants, Aïcha doit également affronter les rumeurs de plus en plus persistantes sur l'existence d'une relation entre son mari et une française. Ce récit en miroir — rarement envisagé dans les films sur l'immigration où seule l'une des réalités prédomine — offre une vision complète du phénomène migratoire. Travailleur immigré solitaire en France, père de famille absent au Sénégal, Amin n'est enfermé dans aucun de ces stéréotypes. Philippe Faucon interroge l'humanité de ce personnage taiseux en France et convivial au Sénégal dans ce qu'elle peut avoir de complexe et parfois contradictoire. Cette situation schizophrénique se renforce d'autant plus lorsque le travailleur débute une relation interdite avec sa cliente.

Le réalisateur se repose sur les excellentes performances de Moustapha Mbengue et Emmanuelle Devos qui réussissent à exprimer en peu de mots — notamment pour le personnage d'Amin — des sentiments qui ne se disent pas. À travers des regards et des gestes parfois furtifs se devine la solitude commune qui unit les deux amants. Venant parfois plomber ce type de sujet, les grands discours et une certaine lourdeur sont ici évités grâce à la pudeur de Philippe Faucon qui se garde bien de délivrer ici un message. Mais cette légèreté assumée peut également donner l'impression que les thématiques évoquées sont juste effleurées.

Destinées croisées

Traitée à travers les gestes du quotidien avec beaucoup de simplicité, la relation entre Amin et Gabrielle amène de nombreux questionnements. Il y a bien sûr en premier lieu la différence de classe sociale et d'origine. Mais sur ce point, le racisme engendré par la relation reste assez périphérique. C'est avant tout leurs rôles respectifs de mari et père pour Amin et de mère divorcée pour Gabrielle qui sont questionnés par cette liaison inattendue. Alors qu'Amin se retrouve logiquement confronté à sa femme, Gabrielle doit subir les remontrances de sa fille adolescente qui a du mal à comprendre le choix de sa mère — la liberté d'être une mère avec des désirs est une thématique sous-jacente — et le harcèlement d'un ex-mari envahissant qui n'a pas fait le deuil de leur relation.

Mais dans ce film choral qui se cache derrière un titre singulier trompeur, la question de l'immigration n'est pas pour autant totalement vampirisée par celle du difficile rôle de parent. Aïcha est également un personnage important qui dit beaucoup sur la vie "au pays", élevant courageusement ses enfants dans l'ombre d'un mari absent. Collègue d'Amin dans le foyer pour travailleurs immigrés, Abdelaziz offre une autre vision de l'immigration. Plus âgé que son confrère, il est sur le point de prendre sa retraite. Il reçoit pour cela l'aide d'une des deux filles qu'il a eu en France, une nouvelle vie que lui reprochent ses enfants issus d'un premier mariage et restés au Maroc. Alors qu'il a travaillé toute sa vie au noir sans avoir vraiment le choix, Abdelaziz s'apprête à toucher une retraite de misère. En périphérie de la relation entre Amin et Gabrielle, les destins d'Abdelaziz et Aïcha viennent compléter le tableau d'un système qui sait utiliser l'immigration à son avantage en exigeant des sacrifices au passage.

Chronique pudique d'une relation inattendue, Amin évoque avec justesse les différentes facettes rarement réunies de l'immigration. Sa propension à aller vers le film choral sans prendre le temps de développer peut cependant laisser le spectateur un peu sur sa faim.

> Amin, réalisé par Philippe Faucon, France, 2018 (1h31)

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