Jacob, le cambrioleur anarchiste

lundi 11 juill. 2011 | Rémi Métriau

Début de notre série d'été consacrée aux histoires criminelles et malfrats des XXe et XXIe siècles. Premier épisode avec Alexandre Jacob. Disons-le tout net, Alexandre Jacob, c’est une certaine idée de la classe. Cambrioleur ingénieux, militant anarchiste et moustachu, bagnard lyrique, le crocheteur de battante le clame haut et fort, « nous sommes tous des voleurs ». N’empêche que… Avec 156 cambriolages en deux ans, Jacob est un peu un stakhanoviste du casse. Il ne dérogera cependant jamais à une règle : ne voler que les « parasites », les juges, patrons, militaires et le clergé. Car son idée à lui était claire : « Je n’approuve et n’ai usé du vol que comme moyen propre à combattre le plus inique de tous les vols : la propriété privée. »

« - Vous êtes inculpés de meurtre, de tentative de meurtre et vol qualifié. Qu’avez-vous à répondre ? - Que j’ai soif ! ». Cette réponse, faite lors de son procès à Amiens en 1905, pose l’homme. Pas impressionné pour un sou, Alexandre Jacob est un type réfléchi, froid et sûr de ses convictions.

Au bal masqué

A peine dix ans après l’épisode communard parisien, Alexandre, fils unique de Joseph et Marie Jacob, écarquille péniblement les mirettes à Marseille en 1879. Alléluia. Issu du prolétariat urbain, le bambin quitte le cocon à 12 ans lorsqu’il s’engage comme mousse (jeune marin apprenti) sur le Thibet. Deux ans plus tard, le mioche quitte le navire. Retour à la case départ, sans passer par la case prison. Arrêté pour désertion une fois revenu dans le port phocéen, il est finalement acquitté étant donné son jeune âge. Partie remise. Jacob a 14 ans et se lance alors dans le militantisme anarchiste. Apprenti à gauche, à droite, en tant que typographe, pharmacien ou secrétaire, Jacob est systématiquement harcelé par une police traqueuse d’anar. Viré de ses boulots successifs, il gratouille dans le journal anarchiste marseillais, l’Agitateur, et traine dans les bas-fonds de la ville. Ce qui devait arriver arriva. Le 31 mars 1899, lui, deux acolytes libertaires et son père, monte un coup : le vol du Mont-de-Piété de Marseille.

Déguisée en policiers, la bande prétexte une perquisition chez le prêteur sur gage au sujet d’une affaire très grave et réquisitionne moult marchandises pour, soi-disant, s’en servir de pièces à conviction. Intimidé, le commissionnaire ne moufte pas et se laisse même passer les menottes. Le casse est déclaré au jour du lendemain, 1er avril. Mieux qu’un poisson dans le dos, Jacob et ses potes font mouche. Les coupables ne tardent cependant pas à être démasqués mais la bande a déjà mis les bouts pour Barcelone. Les loustics écument alors les bicoques cossues d’Espagne, de Monte Carlo et d’Italie. Fin juin, la virée tourne court lorsque Jacob est balancé et arrêté à Toulon. Le rusé simule alors la folie et se retrouve interné à l’asile où il se lie d’amitié avec un infirmier qui partage les mêmes idées politiques que lui. Pif-piaf, l’oiseau s’envole. Merci qui…

Le casse parfait

Courant 1900, c’est reparti pour un tour, le rythme des casses devient alors frénétique. Le Midi est passé au peigne fin par Jacob qui retrouve ses complices. Et puis, c’est au tour de la grande ville. Le climat parisien est délétère en ce début de siècle. C’est la crise et l’insécurité règne, à tel point que Le Petit Journal, canard populo, en fera sa Une, taxant « d’apache » les malfrats de l’époque. Installés boulevard d’Ornano puis rue Leibniz, les travailleurs de la nuit, comme ils se nomment, reprennent du service et organisent des « tournées », ici et ailleurs (depuis la Bretagne jusqu’en Belgique en passant par l’Allemagne). Le 9 juin 1901, ils cambriolent le juge de paix Hulot au Mans. Ses précieux biens ont disparu mais Jacob a laissé un billet signé Attila : « Au juge de paix nous faisons la guerre ». L’homme est ruiné. Au cours du mois d’octobre de la même année, Jacob élabore un de ses casses les plus mythiques.

Il loue un appartement au 5e étage du 76, de la rue Quincampoix afin de cambrioler l’appartement d’un bijoutier répondant au nom de Bourdin. Après s’être assuré que ce dernier était bel et bien parti en week-end, Jacob perce un petit trou dans le plancher afin d’accéder à l’appartement du dessous. Pour éviter que le bruit des gravas tombant sur le sol n’attire l’attention, il glisse un parapluie qu’il ouvre une fois de l’autre coté du plancher afin de s’en servir comme réceptacle. En quelques heures, les cambrioleurs font le trou, forcent le coffre fort (grande spécialité de Jacob) et mettent les voiles. Le cambriolage feutré fait grand bruit à Paris. Jacob décampe, direction Bordeaux.

La fin d’une épopée

Le 22 novembre 1902, l’anar s’attaque à l’église de Brumetz et au château de la comtesse de Melun. Un must. Six mois plus tard c’est la cathédrale de Tours qui fera les frais de l’aversion de Jacob pour la religion. Chaque fois, il signe du nom d’Attila (le fléau de Dieu). Au début de l’année 1903 et alors que l’étau se resserre, ses premiers collègues commençant à tomber les uns après les autres, Jacob cambriole la maison du romancier Pierre Loti. Une méprise pour celui qui refuse de s’attaquer aux professions qu’il juge « utiles » tels que les médecins, architectes et autres artistes. Il demande alors à ses compagnons de tout remettre en place. La légende raconte même qu’il y aurait laissé un billet en guise de dédommagement pour la vitre cassée suite à l’effraction et un petit mot d’excuse.

Les historiens en doutent. Peu importe, le mythe sort du placard. Dans la nuit du 21 au 22 avril, Jacob et deux acolytes tapent la maison d’une rentière. Problème, un voisin les a aperçus. La police est prévenue et le cambriolage tourne au vinaigre. Les trois s’échappent mais ils sont retrouvés à la gare de Pont Rémy. Pan ! Pan ! Tchak ! L’affaire se règle au pistolet et au couteau, un policier reste sur le carreau. Jacob se faufile mais la cavale prend fin rapidement lorsqu’il est arrêté à quelques kilomètres de là, à Airaisne. « C’est mon Waterloo. Mes cent jours n’auront duré que cinq heures ! Comme tout dégénère ! », déclarera Jacob quelques années plus tard.

Le théoricien du vol politique

En 1905, s’ouvre son procès à Amiens. Jacob va s’en servir comme d’une tribune et devenir le théoricien du vol politique. Tour à tour ironique, cynique ou politique, le cambrioleur détonne, raille les juges, les jurés, les victimes et la salle glousse. Un reporter du Petit Journal écrit le 14 mars 1905 : « Décidément, on pourrait se croire au Palais Royal et non au Palais de Justice. Le public et messieurs les jurés eux-mêmes, malgré la gravité de leur fonction, semblent s’amuser énormément ». Jacob est finalement condamné aux travaux forcés à perpétuité. Deux autres procès, à Orléans puis à Laon, « alourdissent » la peine maximale. C’est au bagne de Cayenne qu’on l’envoie. Il tente de s’évader périodiquement, sans succès. Jacob entretient de longues correspondances, notamment avec sa mère à laquelle il est viscéralement attaché. Même dans cet enfer, ses convictions ne tremblent pas, « La prison … le bagne … l’échafaud ! dira-t-on. Mais que sont ces perspectives en comparaison d’une vie d’abruti, faite de toutes les souffrances. »

Il sort finalement de prison en 1927. Sa vie jusqu’à sa mort est une vie d’engagement. Marchand ambulant, il tente d’aller prêter main forte aux résistants espagnols en 1936, c’est un échec. Retour en France où il finit par se poser à Reuilly dans l’Indre. En 1954, se sentant décliner, il préfère mettre fin à ses jours à coups de morphine et de monoxyde de carbone. Dans une joyeuse lettre destinée à un ami, Jacob, droit dans ses bottes, tire sa révérence : « Je vous quitte sans désespoir, le sourire aux lèvres, la paix dans le cœur. Vous êtes trop jeunes pour pouvoir apprécier le plaisir qu’il y a de partir en bonne santé, en faisant la nique à toutes ces infirmités qui guettent la vieillesse. Elles sont là, réunies ces salopes, prêtes à me dévorer. » Rideau.

 

> Merci à Jean-Marc Delpech pour ses précieuses informations.

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