"L'Affaire Roman J.", plaidoyer pour un engagé

mercredi 14 mars 2018 | Marco Pierrard

Intéressant

À la mort de son mentor, Roman J. Israel, avocat idéaliste, rejoint un nouveau cabinet où le rendement et le profit sont la règle. Déboussolé, il va peu à peu perdre de vue ses convictions et commettre une grave erreur. Porté par l'interprétation inspirée de Denzel Washington, L'Affaire Roman J. propose un personnage touchant mais dont la complexité n'est pas complètement exploitée.

Depuis des décennies, Roman J. Israel (Denzel Washington), avocat aussi talentueux que discret, travaille dans l'ombre de son mentor William Henry Jackson, une figure légendaire des droits civiques. Alors que ce dernier plaide devant la Cour, Roman prépare en coulisses les affaires en établissant la stratégie de défense. Mais lorsque William est victime d'une attaque, le monde de Roman s'écroule subitement. L'avocat propose de prendre le relais de son ami mais il se voit opposer une fin de non-recevoir. Le cabinet est trop endetté à cause de sa politique consistant à accepter des cas pour trois fois rien : l'héritage de William Henry Jackson va être liquidé. En quête d'un nouveau poste, Roman accepte l'offre de George Pierce (Colin Farrell), un homme ambitieux à la tête de plusieurs cabinets. Dans ce nouvel univers aux règles inconnues, l'avocat idéaliste va être amené à remettre en question l'engagement de toute une vie.

Photo by Glen Wilson - © 2017 - Sony Pictures Entertainment

Les temps changent

Avec ce second film, le réalisateur Dan Gilroy s'éloigne un peu plus de l'univers des films d'action à gros budgets pour lesquels il a été scénariste : Jason Bourne: L'héritage (2012) ou encore Kong: Skull Island (2017). Après le cynisme malsain des chasseurs de scoop de la télévision américaine exploré dans Night Call (2014), son captivant premier film, le cinéaste propose le parcours d'un avocat porté par des idéaux venant se fracasser sur la machine judiciaire américaine. Écrit dans l'espoir que Denzel Washington acceptera de l'incarner, le personnage de Roman J. Israel est en décalage avec sa profession et son époque. Pionnier des droits civiques dans les années 70, l'avocat est resté coincé dans cette époque révolue, aussi bien au niveau de ses idéaux que son style vestimentaire. Lorsqu'il se retrouve expulsé bien malgré lui du cocon protecteur du cabinet Jackson, il ne peut que constater le gouffre qui s'est creusé entre sa vision du métier et la réalité de la société actuelle. Atout majeur du film, Denzel Washington livre une prestation impeccable dans la peau de cet avocat pétri de bonnes intentions qui oscille peu à peu. Et si le combat qui a jusque là donné un sens à sa vie était perdu d'avance ?

Symbole cruel du décalage de l'homme avec son époque, Roman a une altercation avec des jeunes femmes lors d'une réunion organisée par Maya Alston (Carmen Ejogo), militante de l'égalité des droits. Alors qu'il fait remarquer à des jeunes hommes qu'ils n'ont pas laissé de places assises aux femmes restées debout, celles-ci le remettent à sa place lui opposant qu'elle n'ont pas besoin d'être "secourues". Cette incompréhension avec la jeune génération au sein même d'un mouvement qu'il a contribué à fonder lui fait prendre conscience qu'il appartient désormais au passé. Roman expérimente le même décalage au sein du nouveau cabinet qui le recueille. Sous l'égide de George Pierce, l'avocat découvre un système plus dur, qui pense profit alors qu'il était jusque là obsédé uniquement par la justice. En pleine crise de conscience, Roman va peu à peu se désintéresser de tout ce qui semblait important à ses yeux, au point de trahir ses convictions.

Photo by Glen Wilson - © 2017 - Sony Pictures Entertainment

Affaire classée ?

Dans son vieil appartement encombrés de caisses remplies de vinyles, Roman a tapissé les murs de ses héros dont un poster qui cite le militant des droits civiques Bayard Rustin : "Laissons l'injustice nous indigner, mais ne la laissons pas nous abattre". C'est pourtant ce qui arrive à l'avocat qui semble baisser les bras. Le personnage de Roman est attachant car il symbolise le poids que peut faire porter un engagement désintéressé sur les épaules d'une personne de bonne volonté. Désabusé, Roman décide de lâcher prise et de profiter de son nouveau statut au sein du cabinet de George Pierce. Un revirement spectaculaire pour ce doux rêveur qui paraît un peu précipité dans le film pour être tout à fait réussi. Entre le moment où Roman quitte le cabinet de son associé et la fin du film à peine trois semaines se sont écoulées. Le volte-face de l'avocat idéaliste semble un peu abrupt et vient malheureusement brouiller la crédibilité d'un personnage jusque là bien construit.

Sur le fond, L'Affaire Roman J. accuse les failles d'un système judiciaire surchargé où l'hébergement des détenus a été privatisé et monétisé et où les Afro-Américains sont présents de manière disproportionnée. Mais si cette question est traitée via un projet de longue date qui est cher à Roman, l'idée n'est pas vraiment développée et le sujet reste en suspens. Sur le thème de l'idéaliste qui se bat contre une machine — ici judiciaire — aux rouages inhumains, Dan Gilroy fait un pas de côté en insufflant une part de doute très personnel. Entre combat contre l'institution et conflit intérieur, le drame peine à mener de front les deux thématiques. Lorsque Roman bascule du côté obscur, tout s'accélère subitement et le film s'interrompt brutalement en venant couper tout réflexion sur le personnage. Et la furtive "happy end" finale ne vient malheureusement pas vraiment contrebalancer ce sentiment d'inachevé. Dan Gilroy laisse le spectateur avec une impression de vide qui fait finalement écho aux tourments de cet avocat à la dérive.

L'Affaire Roman J. séduit par son personnage, interprété avec beaucoup de justesse par Denzel Washington. Mais il y a quelques objections — votre honneur — sur le scénario qui peine à mettre en perspective toute sa complexité de cet anti-héros dépassé par son époque.

> L'Affaire Roman J. (Roman J. Israel, Esq.), réalisé par Dan Gilroy, États-Unis - Canada - Émirats arabes unis, 2017 (2h02min)

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