L'adieu aux guerriers bantous, gardiens éphémères de la République

jeudi 12 févr. 2015 | Marie Desgré

Du street-art en hauteur, pour communiquer avec les badauds qui savent lever les yeux : depuis plus de quatre ans, les guerriers africains de l'artiste Kouka sont devenus des Parisiens à part entière, du haut des fenêtres d'un immeuble inoccupé proche de la place de la République. Mais lorsqu'est malheureusement venu le temps de quitter les lieux, l'oeuvre éphémère a rendu un dernier hommage au continent qui l'a inspirée. Aussi insolite que la rencontre du street-art et d'une salle d'enchères.

Depuis plus de quatre ans, ils font partie intégrante du paysage parisien. Les 77 guerriers bantous peints par le street-artiste Kouka, 33 ans, sur les fenêtres d'un immeuble abandonné proche de la place de la République, sont comme les voisins que l'on croise dans la rue : on n'y prête pas forcément attention, mais on les voit tous les jours. Bientôt, il faudra aller leur rendre visite dans un autre quartier : car les guerriers bantous vont déménager, pour laisser place aux clients d'un hôtel de luxe. La semaine dernière, une douzaine de fenêtres sur lesquels sont peints ces guerriers, ont été vendues aux enchères au profit de la Fondation Chirac, et de l'Amref Flying doctors. Deux organisations qui cultivent des liens forts avec l'Afrique. Car si nous avons rencontré les guerriers bantous à Paris, c'est bien en Afrique que leur histoire à commencé.

En 2008, Kouka, artiste français ayant une partie de ses racines au Congo, se rend en Afrique. Au Gabon, à Libreville, il découvre un bâtiment majestueux mais abandonné. "Cela aurait dû être le Centre international des civilisations bantous, mais il n'a jamais vu le jour", se désole Kouka. Les Bantous sont répartis dans plusieurs pays d'Afrique équatoriale, du Cameroun à l'Afrique du sud. L'idée du centre des civilisations bantous était soutenue par une dizaine de pays africains mais le projet, initié dans les années 1980, est aujourd'hui à l'abandon.

Des guerriers pacifiques face aux militaires

En 2008, Kouka découvre qu'à la place du musée, ce sont des militaires français qui ont investi une partie du musée abandonné. "J'ai commencé à peindre ces guerriers bantous pacifiques comme une réponse à la présence de l'armée française", raconte-t-il. Il peint à l'acrylique, en noir et blanc. "En tant que métisse, j'aime réunir ces couleurs, elles sont complémentaires." Au gré de ses voyages en Afrique mais aussi en Amérique du sud, Kakou disperse des guerriers bantous. "C'est le symbole de l'homme originel. Les Bantous ne sont pas des guerriers mais des chasseurs-cueilleurs. Au Brésil et au Vénézuela, les populations se sont totalement appropriées ces guerriers." Une universalité qui prend tout son sens lorsque l'on sait que bantou signifie "humain".

Fin 2010, à Paris, l'immeuble au style des années 1970 situé au 40 rue René Boulanger, dans le 10e arrondissement, est à l'abandon. Les bureaux qui autrefois abritaient des traders sont peu à peu investis par des artises. Le squat est baptisé le "Château d'Albat'art". Inspiré par l'architecture géométrique et les grandes fenêtres, Kakou, lui, décide de ne pas graffer les murs intérieurs, mais de faire partager son art avec l'extérieur. "J'ai voulu faire une œuvre qui s'adresse aux gens du quartier", explique l'artiste. Il commence à peindre ses guerriers sur les fenêtres. Un, deux, trois... et soudain une armée. Ils seront 77 au total. Puis la fin de le trêve hivernale sonne l'expulsion des artistes. Les guerriers bantous, toujours à la fenêtre, regardent partir Kouka et les autres. Et savent qu'eux aussi devront quitter les lieux, puisque l'immeuble a été racheté pour être transformé en hôtel.

Kouka, lui, n'oublie pas ses guerriers. "Entre 2011 et 2014, j'ai cherché comment je pouvais les récupérer. Je suis allé voir un avocat, je me suis renseigné... puis j'ai rencontré un architecte qui connaissait le promoteur chargé de la reconversion du bâtiment". Malgré les mois et les intempéries, les guerriers, pourtant peints à l'extérieur et à l'acrylique, ont presque tous survécu. De ses échanges avec le promoteur Pitch Promotion, nait l'idée d'une vente aux enchères. "Au départ je ne voulais pas vendre les guerriers bantous. Puis est venue l'idée d'une vente caritative". La Fondation Chirac, qui œuvre notamment pour la diversité culturelle, et l'Amref flying doctors, ONG de santé publique en Afrique, apparaissent alors comme des bénéficiaires évidents.

Le 5 février dernier, dans le bâtiment en chantier, la vente aux enchères à laquelle on a participé avec notamment Claude Chirac et Muriel Robin, a rapporté 46.000 euros. Chacun des acquéreurs (dont Patrick Poivre d'Arvor) devra donc trouver une place dans son salon ou faire don de son imposante fenêtre, depuis laquelle veille un guerrier bantou. Les guerriers qui n'ont pas encore été déposés devraient quitter le bâtiment sous peu. Kouka aimerait en récupérer quelques uns "pour en faire don à des fondations. Je veux les remettre dans l'espace public et qu'ils continuent à communiquer avec les passants puis disparaissent petit à petit : à l'épreuve des élements et du temps".

>> Découvrez le travail de Kouka sur son site ou à la galerie Taglialatella du 20 mars au 30 avril 2015, 13 rue de Picardie, 75003 Paris.

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