36 15 code Minitel Mort

vendredi 29 juin 2012 | Dorothée Duchemin

36 15 Qui n’en veut plus. Le Minitel est mort. C’est la fin d’une époque. Le genre de page qui se tourne en nous renvoyant en pleine face le nombre d’années au compteur. Samedi 30 juin, le Minitel et le réseau Transpac, sur lequel il s’appuie, mourront. Les 420 000 usagers qui s’accrochaient encore à la petite machine, Xavier Niel qui a bâti sa fortune sur la messagerie rose, les millions de bacheliers qui ont appris leur réussite sur l’écran bicolore, les milliards de chefs d’entreprise qui ont vérifié la santé des entreprises au 36 17, et la France sont en deuil. Même Ulla pleure. 

Le Minitel est mort

36 15 La France qui gagne

Durant deux décennies, le ministère des télécommunications avait lutté comme un beau diable pour rattraper son retard en matière d'équipements téléphoniques. « On disait que la moitié de la France attendait le téléphone et l’autre moitié la tonalité », sourit Valérie Schafer, Chargée de recherche à l’Institut des Sciences de la Communication (ISCC) du CNRS et coauteur de Minitel, l’enfance numérique de la France. On s’agite en interne pour mener la France vers les technologies de pointe. Un rapport administratif, qui fut d’ailleurs un succès de librairie, qui l’eut cru, préfigure ces nouveaux usages. C’est le rapport Nora-Minc, publié en 1978, sur l’informatisation de la France. C’est l’invention de la télématique, néologisme de télécommunications et informatique. « Il s’agit de la rencontre entre les télécommunications et l’informatique, et les convergences qui se dessinent entre elles, orientées vers les usages grand public. Cette même année, on prend la décision d’expérimenter des dispositifs, parmi lesquels : le minitel ». Et entre toutes ces expériences, c’est le service Télétel qui remporte la mise.

Les télécom sont boostés à bloc. La DGT, direction générale des télécommunications, veut apporter dans les foyers l’innovation et la technologie. « C’est un opérateur qui passe du statut de fournisseur de ligne et de téléphone à celui d’acteur du monde de la communication. »

36 11 La France qui investit

L’affaire n’est pas mince. Il faut convaincre le Parlement d’engager des coûts prohibitifs pour équiper les foyers de ce petit terminal, cubique et marron. Pour que ça marche, on mise sur la gratuité. Et pour faire passer la pilule, les télécom imaginent ce que Valérie Schafer appelle la "Killer application" : l’annuaire électronique. « C’est la justification du monde des télécommunications à l’égard de l’Etat. Le budget est important, les commandes industrielles doivent passer auprès du Parlement. Le discours : « On va faire une grosse commande industrielle, on économise sur l’annuaire papier et on offre un service utile pour les usagers. » Et voici le Parlement qui valide le Minitel. Expérimenté en 1981 en Ille-et-Vilaine, il sera lancé, par étapes, sur tout le territoire, en 1982. Dirigeants et industriels se prennent à rêver. Le Minitel, c’est la promesse d’une France qui exporte sa technologie de pointe.

36 15 Ulla

Le 36 11, c’est l’annuaire électronique, atout cœur du Minitel. L’arrivée du dispositif écran, clavier sur la table du téléphone a permis la multiplication de services. « C’est vraiment la création d’un nouveau marché. C’est une innovation dans le domaine des fournisseurs de services, des nouveaux métiers se créent. Fournisseurs de contenu, de services, ça n’existaient pas avant. »
La belle idée, c’est la tarification Kiosque qui deviendra, avec l’assise du Minitel, le kiosque multi paliers. Ainsi les fournisseurs de services télématiques ne se préoccupaient pas de la facturation, France Télécom comptabilisait l’ensemble dans la facture du téléphone. Horoscope, météo, bourse, résultats d'examen, informations pratiques en tous genres... Le palier le moins cher est bien sûr le 36 11, l’annuaire téléphonique gratuit les premiers minutes. Palier après palier, les coûts explosent.
Les services de voyance et d’horoscopes marchaient très fort. Ainsi, et en couleur s’il vous plaît, la gitane Irma nous prédisait notre avenir.

Il y avait aussi cette chère Ulla, qui aiguisait l’imagination des collégiens, ruinait les ménages et les comptes bancaires. « 36 15 Aline, Ulla n’ont pas attiré la majorité des Français. Ce n’était pas un usage généralisé. Par contre en terme de temps passé, de connexion, de fidélité aux services, c’était les mieux placés. Des services très rémunérateurs. Les usagers y passent beaucoup plus de temps. Avec les taxi girls qui avaient pour objectif de les garder le plus longtemps possible connectés, pour faire grimper la facture. Le 36 15, c’était 10 euros de l’heure. »

Des services qui ont fait les beaux jours de certains entrepreneurs qui ont su transformer l’essai sur le Web tel que Denys Chalumeau, 36 15 Seloger, Xavier Niel qu’on ne présente plus et Jean-David Blanc (Allociné).

36 17 La France qui n’exporte pas

Le Minitel Rose, 36 17 vérif, 36 17 Annu ( Vous avez le numéro, vous retrouverez le nom)… ils sont tous gravés dans nos mémoires et ont tous fait l’âge d’or du Minitel. En 1993, 6,5 millions de foyers sont équipés. Au milieu des années 90, l’horizon se grise, le Web commence à prendre de l’ampleur. Mais même avant ça, le Minitel avait perdu la partie, celle de l’exportation en tout cas. « D’abord parce qu’au niveau européen, il y a eu une absence complète de consensus sur les normes d’affichage. Chaque pays a voulu promouvoir son propre système et ses propres normes. On s’est donc retrouvé avec des systèmes concurrents. Prestel en Grande-Bretagne et Bildschirmtext en Allemagne. On a assisté à un blocage européen. On peut aussi apporter d’autres explications, la volonté notamment des télécommunications de vendre un package, un dispositif clé en main, ce qui a pu hérisser à l’étranger. Certains ne voulaient pas tout le package ! Et cette politique volontariste bien française d’investissements et de distribution gratuite du terminal place à l’époque la France dans un contexte particulier. »
Pas d’accord avec l’Europe, pas de souplesse des télélcom’ trop fiers de leur bébé pour le découper en morceaux, le web. Et voici notre Minitel qui n’aura jamais rayonné à l’international.

Terminal Minitel | FlickR_CC_Joi

36 15 Nostalgie

Son graphisme, sa morphologie ramassée, les moments de notre vie dont il a fait partie, le Minitel est l’objet des années 80 qui a su marquer son époque et influencer les époques futures. Premier outil interactif dans nos vies, il a initié des débats toujours très en vogue aujourd’hui : la mort de la civilisation du papier, les ravages sur nos jeunes du sexe accessible en deux clics, les questions posées autour des pseudonymes et de l’anonymat (la brillante Nadine Morano en parlait il y a peu), autour de l’informatique et des libertés individuelles…

Le réseau Transpac, utilisé par le Minitel et qui sera coupé samedi 30 juin, a encore aujourd’hui une très bonne réputation. « Il a résisté très longtemps parce qu’il est très sécurisé, et qu’il offre une vraie qualité de service, que l’Internet à des difficultés à remplir. Il reste des usagers du Minitel mais aussi des usagers du réseau Transpac notamment chez les professionnels, dans le milieu de la banque par exemple. »

Sans le Minitel, les Deschiens auraient sans doute été moins inspirés. Minitel, merci pour ça. 

Un objet sobrement designé, sur lequel on n’aurait pas misé un sou, devenu un objet culte, vintage et tendance. Même Google n’arrive pas à le laisser filer !  RIP Minitel. Nous ne te t’oublierons pas.

Google au format Minitel  
 

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