Le cinéma aime Pina

jeudi 24 févr. 2011 | Ariane Kujawski

Célébrée et reconnue dans le monde entier, la danseuse et chorégraphe allemande Pina Bausch a marqué l’histoire de la danse par son travail. A tel point que deux cinéastes, fascinés, ont entrepris de le filmer. Deux films documentaires, devenus des hommages posthumes. 2010, soit un an après sa mort, est l'année où on aura le plus vu Pina Bausch au cinéma.

Ce ne devait être "que" deux documentaires, et d’un jour à l’autre, ils sont devenus des hommages à Pina Bausch. La danseuse allemande, directrice de la compagnie du Tanztheater de Wuppertal depuis 1973, est morte le 30 juin 2009. Quelques jours après avoir appris qu’elle souffrait d’un cancer généralisé. Foudroyée. Elle avait 68 ans. Amis de longue date de la chorégraphe, fascinés par son travail, Anne Linsel et Wim Wenders ont décidé de le filmer, chacun à leur façon.

« Musik ! »

Ce cri, c’est celui poussé par l’un des jeunes danseurs des Rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch. Un documentaire qui suit des adolescents de la ville de Wuppertal dans leurs répétitions de Kontakthof, la pièce de Pina Bausch sur les relations amoureuses entre hommes et femmes. La chorégraphe, elle-même de Wuppertal, est venue en personne les trouver au lycée, accompagnée de deux danseuses : après avoir monté la pièce avec des danseurs professionnels puis avec des personnes âgées, elle souhaite diriger des adolescents qui n’ont jamais dansé.

Lancé en 2008, le projet doit être présenté dans cette ville de l'ouest de l'Allemagne, en ouverture d’un festival international consacré au travail de Pina Bausch. La journaliste allemande Anne Linsel, qui suit le travail de la chorégraphe depuis 1973 et a déjà tourné un documentaire sur elle pour la télévision, tient absolument à le filmer. Bausch accepte, se laisse filmer, mais on la verra peu dans le film.

Car c’est d’abord du travail des adolescents qu’il s’agit, et de leur métamorphose : maladroits et gênés au début des répétitions, on les voit sur scène s’exprimer peu à peu avec leurs corps et incarner des sentiments qu’ils n’ont parfois jamais ressentis. A la fin du film, chacun est d’accord pour dire que cette expérience a changé leur vie. Mi-juin 2009, dix jours avant sa mort, Pina Bausch voit enfin le film terminé : ce modeste documentaire, à la fois simple et fort, se transforme en hommage. Ce sont les dernières images de Pina Bausch vivante, mais aussi le dernier projet artistique de sa vie.

« Dance, dance, otherwise we are lost »

Ce projet n’était pourtant pas le seul. Le prochain, Pina Bausch devait le créer avec son ami de longue date, le réalisateur allemand Wim Wenders. Depuis des années, ils rêvaient de faire un film ensemble. « Lorsque j’ai vu l’une de ses pièces pour la première fois, j’ai réalisé que je ne connaissais rien au mouvement, que je n’étais qu’un débutant par rapport à elle - et que nous l’étions tous », raconte Wenders. La fascination est là et l’envie d’un film naît. C’était il y a plus de vingt ans.

Le réalisateur l’avoue lui-même lors de la présentation de Pina au festival du film de Berlin en février : il n’avait auparavant « jamais trouvé le moyen de filmer la danse ». Jusqu’à ce que la 3D, découverte en 2007 lors d’un concert de U2, s’impose comme meilleur moyen de montrer le langage des corps. « Il y a certainement d’autres possibilités, mais celle-ci collait parfaitement pour faire passer le langage de Pina. Il suffisait ensuite de laisser danser et s’exprimer les danseurs. »

Ensemble, le cinéaste et la chorégraphe définissent les quatre pièces qui seront montrées dans le film. Puis Pina et ses danseurs partiront en tournée, en Asie et en Amérique du Sud, accompagnés des caméras de Wim Wenders et de son équipe. Un nouveau road-movie prend forme, de ceux dont le réalisateur de Paris, Texas a le secret. « Pina n’aimait pas parler de son travail mais nous l’aurions observé pendant la tournée. Cela n’aurait posé aucun problème. »

Seulement cette fois, Pina Bausch n’aura pas le temps d’accompagner la création du film dont elle aurait dû être l’héroïne. Sa mort soudaine bouleverse tous les plans montés autour du projet. Le travail s’arrête, le projet a perdu toute sa substance. Mais la danse reste. Comme une nécessité pour accepter cette mort brutale, les danseurs du Tanztheater Wuppertal, la troupe dirigée par Bausch, relancent l’idée du film. Le concept de départ étant devenu impossible à réaliser, tout est à réinventer. « Nous avons réalisé, peu à peu, que la méthode de Pina, qui consiste à poser sans cesse des questions, était celle à adopter pour faire le film. C’est devenu un travail de deuil, explique Wenders - mais pas triste pour autant. Pina était là, derrière mon épaule pendant tout le film, elle observait. »

A défaut d’un road-movie, il y aura un voyage à Wuppertal. « C’est la ville de Pina, là où elle a travaillé pendant des années. Les gens de Wuppertal représentaient l’humanité pour elle, ils étaient une vraie source d’inspiration. C’était logique que la ville soit au cœur du film. » « La ville, c’est une façon de rester conscient que tout ne va pas bien, que la vie est dure », expliquait la chorégraphe dans Pina Bausch, le documentaire sorti en 2006 qu’Anne Linsel lui consacre.

Aujourd’hui, Wuppertal est orpheline, et le monde de la danse aussi. Mais le cinéma reste. Il partage avec le public l’émotion et la fascination dégagée. Les Rêves dansants, sorti en octobre 2010, acclamé par la critique et plébiscité par le public, est toujours visible dans deux salles à Paris. Quant au Pina (3D) de Wim Wenders, il sortira le 6 avril prochain en France.

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