17/10/1961

lundi 17 oct. 2011 | Dorothée Duchemin

Le 17 octobre 1961, une manifestation pacifique est organisée par la cellule française du FLN, Front de libération nationale, pour l’indépendance de l’Algérie et contre le couvre-feu décrété contre les Algériens le 5 octobre. Cinq mois avant la fin de la guerre, la répression policière, menée par le préfet Maurice Papon, fut d’une violence inouïe. Manifestants matraqués, internés, torturés, jetés dans la Seine, des morts, des centaines de blessés. Une répression sanglante que l’Etat français a bien du mal à assumer. Deux jeunes documentaristes, Olivier Lambert et Thomas Salva, ont réalisé un webdocumentaire sur cette nuit oubliée du 17 octobre 1961. Témoins, représentants de l’Etat français, Français, Algériens, ils ont interrogé les mémoires pour comprendre, cinquante ans plus tard, la réalité d’un climat de tension extrême, et d’une nuit de violence inattendue. Olivier Lambert répond à Citazine.

Pourquoi avez-vous décidé de vous intéresser à la journée du 17 octobre 1961 ?
Thomas avait déjà réalisé une série de photos sur le sujet en 2007-2008. Des lieux et portraits de témoins qu’il avait publiés dans l’Humanité en octobre 2008. Quand on s’est rencontré en 2009, on a parlé du 17 octobre, un super sujet, très intéressant pour nous qui travaillions à l’époque sur Brèves de Trottoirs. On a pensé que la suite logique serait de faire un sujet plus dur. Et même si on n’est pas directement concerné, on était touché par cette histoire. Et professionnellement, c’était intéressant de se pencher sur une véritable enquête.

D’ailleurs, comment s’y prend-on pour réaliser une telle enquête ?
D’abord, nous nous sommes documentés le plus possible avec les bouquins de l'historien Jean-Luc Einaudi qui nous ont fait rentrer dans le sujet : La bataille de Paris, octobre 61. Le livre, de deux Anglais, Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961, les Algériens, la terreur d’Etat et la mémoire, qui est un peu la référence sur le sujet de toute cette période d’octobre 1961, tant sur la répression, que le contexte politique et les jeux de pouvoir. Ensuite, on a commencé à appeler les associations, à être présents sur les forums pour voir qui parle du sujet. Et qui est encore vivant puisque ça a été la grosse difficulté, trouver des témoins qui puissent parler de ce qu’ils avaient vu et vécu. C’était il y a 50 ans, donc la plupart sont tout de même assez vieux. C’était la difficulté. Mais bon, on s’y est pris en avance en janvier dernier. Et on a filmé le dernier témoin en septembre. Pour certains, il a fallu beaucoup de temps avant de les trouver et avant de les convaincre.

Un massacre, pas de traces

Lors de cette enquête, qu’est-ce qui vous a le plus choqué ou interpellé ?
On dit beaucoup que le 17 octobre est un sujet dont on ne sait pas grand-chose et ce n’est pas vrai. Au contraire, on sait beaucoup de choses. Une fois qu’on s’est documenté, on arrive assez rapidement à définir les contours du sujet. Ce qui nous a tous les deux marqués, est qu’il ne reste dans Paris aucune trace visible de l’événement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on a intitulé le projet La nuit oubliée. A part la plaque sur le pont Saint-Michel posée en 2001, il n’y a pas de trace.
On a beaucoup mieux compris le contexte de l’époque. On a 26 et 27 ans, on se souvient vaguement de nos cours d’Histoire mais la guerre d’Algérie est un truc assez lointain et on ne se rend pas vraiment compte de l’ambiance de l’époque. Quand il y avait des manifestations, la police était souvent violente, des coups de matraques étaient donnés. Cela nous a permis de comprendre l’ambiance de l’époque. Et de saisir à quel point le 17 octobre a été l’apogée de la terreur d’Etat et de la lutte entre le FLN et le gouvernement français.

Les témoins de cette nuit du 17 octobre 1961 sont-ils encore très marqués par les événements et la violence ?
La plupart ont des souvenirs très précis mais, en même temps, lointains. Ils en parlent depuis une vingtaine d’années, depuis que cette journée est commémorée. Par exemple, l’éditeur François Maspero a refusé de témoigner parce qu’il ne savait plus faire la différence entre ce qu’il avait vu et ce qu’il avait lu ou entendu. Alors il a préféré s’abstenir. Les témoins qu’on a interviewés se souviennent de la manifestation, visible dans Paris. Tout d’abord calme, mais avec une ambiance lourde. Puis la débandade de chaos tout d’un coup, des coups de feu, des cris. Et le lendemain matin tout a disparu, les traces de sang ont été nettoyées. Les Algériens surtout mais aussi tous les témoins s’interrogent. Les morts, les violences… A quoi ont-elles servi ? Finalement l’Algérie est indépendante mais la façon dont elle s’est développée n’est pas celle dont rêvaient les militants du FLN. L’une des phrases qui revient souvent, est : « Finalement, à quoi ça a servi ? » 

Avez-vous pu poser la question à des représentants de l’autorité française de l’époque ?
On a réussi à avoir Constantin Melnik qui était conseiller en charge des questions de sécurité auprès du Premier ministre Michel Debré. Il a été l’un des premiers hauts fonctionnaires d’Etat à dire qu’il s’était produit des choses atroces le 17 octobre et que l’Etat français avait sa part de responsabilité. Un aperçu gouvernemental intéressant.
On a aussi interviewé un ancien commandant en second de la Force de police auxiliaire, qui a souvent été accusée de torture et crimes sanglants. Il a une position de militaire et estime avoir mené une guerre, dans Paris, contre le FLN. Il explique qu’après tout, trente, quarante, même cent morts, que sont-elles comparées à toutes ces morts dont on ne parle pas. Pour lui, les morts sont les conséquences d’une guerre.
Par contre, on n’a pas pu avoir de gardien de la paix ni de policier. Un seul parlait, il a témoigné dans le film de Yasmina Adi. C’était son dernier témoignage, depuis, il ne veut plus.

Maurice Papon : carte blanche

Maurice Papon, préfet de police de l’époque, est-il un nom qui revient souvent ?
Son nom est quasiment présent tout le temps. Nous avons choisi de ne jamais le mettre en image mais effectivement la plupart des témoins, à des postes importants de l’Etat, explique que Papon avait les mains libres pour faire ce qu’il voulait. Sa mission concrète était de faire revenir l’ordre dans Paris et de se débarrasser du FLN, quitte à être très violent et à faire des choses pas catholiques du tout. Constantin Melnik nous a clairement dit que Papon avait tout loisir et tout pouvoir d’être aussi violent qu’il l’a été.

Pourquoi avoir choisi le webdocumentaire comme support à votre projet ?
On a créé une plateforme documentaire avec un engagement d’auteur et un travail documentaire en regroupant des témoignages et des documents d’archive. Sur un sujet où on peut avoir plusieurs témoignages opposés ou différents, avec des documents photos, vidéos, on a pensé qu’une plateforme documentaire serait la meilleure façon de présenter tous ses documents et de les articuler autour de grandes thématiques, pour que la compréhension des internautes soit la plus aisée possible. Une meilleure façon que de faire un documentaire classique pour la télévision où les interviews s’enchainent.
On s’est aussi dit avec la création d’un site Internet, virtuel, que la mémoire partagée était, elle, réelle et qu’elle pouvait durer des mois, des années et être utile à tous ceux qui pouvaient s’intéresser au sujet.

Ce n’est donc pas une commande. Comment avez-vous réussi à le financer ?
On est indépendant. On a commencé à travailler sur le sujet en janvier et on est allé chercher des financements. Jusqu’à mi-août, on n’avait pas de diffuseur. On prévoyait de mettre en ligne un site seul. Puis, on a trouvé des partenaires, le CNC, Dailymotion, lemonde.fr qui est diffuseur. On a aussi trouvé l’EMI qui est une école des métiers de l’information. Notre sujet a servi de base de travail pour des étudiants. Et Adlibris qui a édité une BD sur le sujet, Octobre noir.

Où faut-il aller pour vous trouver ?
Lundi, on trouvera le documentaire sur lemonde.fr et une dizaine de sites dirigent l’internaute sur la plateforme de La Nuit Oubliée. Elle sera en ligne à 16 heures, comme la manifestation du 17 octobre 1961, en fin d’après-midi. 17octobre.fr, lanuitoubliée.fr sont les deux principaux noms de domaine.

 

> La nuit oubliée, 17 octobre 1961, à découvrir dès cet après-midi. Une plateforme documentaire réalisée par Olivier Lambert et Thomas Salva. Diffusée sur LeMonde.fr. Une coproduction Dailymotion et Hans Lucas. En partenariat avec l’EMI, AdLibris et L’Esprit du Monde.Développée sur 3WDOC.
Avec le soutien du CNC et de KissKissBankBank.

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