"120 battements par minute", combattants sanguins

mercredi 23 août 2017 | Marco Pierrard

Très bon

Au début des années 90, le sida tue déjà depuis près de dix ans dans l'indifférence générale. Pour réveiller les consciences, les militants d'Act Up-Paris multiplient les actions coup de poing. Grand Prix au dernier Festival de Cannes, 120 battements par minute est un film viscéralement politique sur une génération en prise avec un monstre insaisissable. Un combat désespéré et lumineux, bouleversant.

À l'aube des années 90, Nathan (Arnaud Valois) rejoint Act Up-Paris, créée à la fin de la décennie précédente. Il découvre alors de l'intérieur les méthodes de cette association plus turbulente que les autres qui mène des actions spectaculaires pour bousculer une société indifférente aux malades qui meurent du sida dans un silence assourdissant. Avec pour cible l'État, les laboratoires pharmaceutiques ou encore les assureurs, Act Up-Paris tente d'accélérer la prise en charge des malades et mène des actions de prévention à l'époque inexistantes, auprès du grand public et notamment des plus jeunes. C'est au sein de cette ambiance combative que Nathan rencontre Sean (Nahuel Pérez Biscayart), militant de l'association impliqué sur la thématique "prison". Séduit par sa radicalité, Nathan qui a échappé jusque là au terrible virus va s'attacher à Sean, contaminé toujours très actif au sein de l'asso malgré un corps qui subit peu à peu les effets du mal qui le ronge.

120 battements par minute © photo Céline NIESZAWER

Mortel silence

Pour beaucoup de personnes, Act Up est une association virulente qui a fait le plus entendre sa voix dans le combat pour la prise en compte des malades du sida. Une réputation acquise grâce à des actions musclées — certaines décriées comme de mauvais goût — lors desquelles les militants — souvent malades eux-même, le but de l'association étant de mettre en avant les victimes de la terrible épidémie — balançaient des fausses poches de sang ou de sperme sur leurs cibles. Si les actions d'Act Up n'ont jamais été violentes, ce type d'interventions lui ont donné une image radicale en comparaison avec d'autres associations comme Aides. Robin Campillo, réalisateur du drame fantastique Les Revenants (2004) et Eastern Boys (2013), connaît bien Act Up-Paris pour l'avoir rejoint en 1992. S'il se base sur son expérience au sein de la structure et admet que l'on peut reconnaître quelques membres emblématiques dans le film, le cinéaste a cherché avant tout à rendre compte des tensions au sein de l'association, créant ses personnages autour de prises de positions tranchées. Et le résultat est passionnant car on vit de l'intérieur les dissonances et débats avec une frange plus radicale du mouvement — personnifié par Sean — qui considère qu'il faut frapper encore plus fort pour marquer les esprits. Viscéralement politique — au sens où les décisions, ou plutôt l'absence de décisions de la part des responsables politiques, condamnent les malades à une mort lente —, 120 battements par minute expose les débats internes qui ont pu animer l'association, comme par exemple la position à avoir face au scandale du sang contaminé ou le message à porter lors de la Gay Pride : festif, revendicatif ou un savant mélange des deux.

Confrontés à l'inertie des pires institutions et entreprises — l'Etat à travers l'Agence française de lutte contre le sida considérée comme trop lente face à la menace, les laboratoires pharmaceutiques et les assureurs (il ne manque que les banquiers dans ce palmarès des structures haïssables) —, le film de Robin Campillon nous plonge dans la société de l'époque, celle de la communication par fax et d'un état d'esprit au mieux méfiant envers Act Up. L'association est aussi confrontée aux homos qui ne veulent pas entendre parler de l'épidémie, venant casser l'idée d'une communauté consciente des risques et soudée dans le combat contre le sida. Mais la force du film qui débute avec l'arrivée de Nathan au sein de l'asso où il découvre les règles de prise de parole lors de l'AG hebdomadaire est de basculer peu à peu du cadre théorique — les prises de positions, les communiqués de presse, l'image de la structure — au cœur du sujet : la maladie et le déclin physique qu'elle entraîne, lente descente vers la solitude et une mort inévitable, dans l'indifférence générale de la société.

120 battements par minute © photo Céline NIESZAWER

Piqûre de rappel

Grâce à un montage d'une fluidité incroyable alternant les scènes d'AG et les actions coup de poing avec pour fil rouge la relation entre Nathan et Sean, 120 battements par minute réussit le pari de ne pas lasser malgré une durée de près de deux heures et demi. Omniprésent, le virus s'invite lui aussi à l'écran lors de courtes séquences impressionnistes. Grâce à un habile fondu, il remplace parfois la poussière qui scintille sous les spots de la boîte de nuit où se retrouvent les militants. On ne comprend pas vraiment ce qui se trame dans ce ballet de cellules et de ce qui ressemble à des spores colorées mais le résultat n'en est pas moins dérangeant. Symboles d'insouciance, les reflets festifs de spots se muent en virus pour rappeler qu'il reste là, tapis dans l'obscurité, encore mal connu, et qu'il fait son effet, affaiblissant irrémédiablement ces corps qui dansent comme pour exorciser l'inévitable.

Un quart de siècle après et malgré la multi thérapie, 120 battements par minute vient nous rappeler que le sida est toujours là, même si la menace semble — à tort — plus diffuse et fait moins peur. La situation de cette génération sacrifiée est d'autant plus tragique que sa seule erreur est de pas être née dans la bonne décennie. Le silence de mort qui règne dans la salle pendant que le générique défile sous les yeux des spectateurs est le signe indéniable d'un grand film, sans concession mais également sans pathos excessif. "Silence = Mort" est le slogan que l'on retient sur les pancartes et t-shirt des militants et en effet le silence et l'indifférence ont tué pendant cette période. On peut toujours se lancer dans des débats d'experts sur ce qui aurait pu être fait au niveau médical pour mieux prendre en charge les malades mais il est évident qu'une meilleure information aurait permis d'éviter des contaminations. Et à ce niveau, les militants d'Act Up ont réussi à mettre dans le débat public cette question et leurs intrusions surprises dans des lycées à l'époque — souvent au grand désespoir des équipes éducatives — ont, de fait, sauvé des vies en osant parler ouvertement sexualité et des risques. Hommage à ces militants souvent aux-mêmes malades, le film de Robin Campillo agit comme une piqûre de rappel alors qu'un relâchement se fait sentir dans la communauté gay sur le port du préservatif. Prendre des risques et surtout en faire prendre aux autres est une insulte au combat de ces militants confronté à un virus qui, il n'y a pas si longtemps, tuait à coup sûr. Provocateurs et avec une touche d'humour également présente dans le film même dans les moments les plus tragiques, les militants d'Act Up-Paris scandaient dans les années 90 : "des molécules pour qu'on s'encule". Vingt cinq ans plus tard, personne ne peut encore copuler sans risque. Mais on peut espérer un jour éradiquer le fléau du sida, à condition de ne surtout pas baisser la garde. Le silence, toujours lui. Après celui de la non information et de la méfiance, c'est désormais la normalisation d'une maladie qu'on semble trop bien connaître qui peut continuer à faire des ravages.

Plongée fascinante au cœur de l'association Act Up-Paris au début des années 90, 120 battements par minute mélange avec grâce propos politique et drame humain, les deux étant intimement liés dans une course contre la montre malheureusement perdue d'avance. Un film tragique et lumineux qui bouleverse et invite à se révolter, encore et toujours, contre l'injustice.

> 120 battements par minute, réalisé par Robin Campillo, France, 2017 (2h20)

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