11-Septembre

lundi 12 sept. 2011 | Rémi Métriau

Il y a dix ans, les tours tombaient. Et, l’air de rien, un monde s’écroulait. L’Histoire se déroulait dorénavant en "direct live". Alexandre, Français d’une trentaine d’années l’a vécu. Lui, c’est un mec qui s’est dit « bien fait pour ces Amerloques », qui a cru un temps à la théorie du complot, a essayé de comprendre les choses qui lui échappaient et puis s’en est fichu. Pas expert, pas idiot, il a eu peur dans le métro quand Ben Laden déclarait que la France aussi allait morfler et se demande, aujourd’hui encore, si le choc des civilisations, terme consacré d’Huntington, est un phénomène auquel on pourra échapper. En fait non, il a sa petite idée…

La journée était bien entamée quand Alexandre1 a entendu un de ses collègues de l’époque disserter sur la nature humaine, « Non, mais les gens sont fous !! ». La profondeur de la réflexion avait laissé Alexandre perplexe. Quelques minutes plus tard, il apprenait la nouvelle à son tour, l’attentat tout ça. Pendant des jours, il allait bouffer les images des avions, des tours en feu, de leur effondrement, de la poussière... A la maison le matin, dans le boui-boui qui lui servait son grec trop gras le midi, à la maison le soir, etc. Partout, tout le temps. On ne parlait que de ça. Les choses allaient changer, certainement, mais comment ?

Au lendemain de l’attentat, Alexandre n’avait pas bien saisi l’édito du Monde du 13 septembre2. Lui, il ne se sentait pas Américain. Il voulait pas en être. Du haut de ses 19 balais, il trouvait même que c’était plutôt bien fait. Goliath avait pris sa branlée et c’était tant mieux. Quant à David, il avait très certainement mille raisons de le faire. L’arrogant n’avait plus qu’à ravaler sa fierté. Ce qui lui avait échappé, c’est que le Etats-Unis étaient l’emblème, mais l’Occident tout entier était visé. Et qu’il le veuille ou non, Alexandre était effectivement Américain, même avec sa chasuble de keynésien anarchiste athée.

1515, Marignan. 1789, Révolution française. 1914, Première Guerre mondiale. 1939, la Seconde. 1968, mai. L’Histoire à coup de manuels scolaires et de moyens mnémotechniques, l’Histoire pour comprendre un peu les choses du présent. Et puis le 11 septembre 2001 s’est pointé. Quatre avions. Deux directement dans les grandes tours new-yorkaises, un sur le Pentagone, l’autre dans le trou du cul des Etats-Unis. Résultat, un raté et trois strikes. Pour la deuxième fois de son histoire après Pearl Harbor, les Etats-Unis étaient attaqués. Depuis la Guerre froide et l’imminence d’une empoignade nucléaire, l’Histoire avait presque cessé d’être un truc qu’on compose au présent. Alexandre allait devoir faire un travail de conjugaison.

Le jeu de la barbichette avec Ben Laden

Les USA à peine remis de la plus grosse gueule de bois de leur vie et déjà les petits chimistes de la théorie du complot publiaient leur tambouille. Une idée qui avait rapidement séduit Alexandre. Le machiavélisme des puissants n’était plus à prouver. Qui veut la fin, veut les moyens. 3000 et quelques morts, c’est un sacrifice mineur. Non ? Et puis c’est vrai, on dirait pas qu’un avion s’est "bingué" contre le Pentagone. Sans en être profondément convaincu, Alexandre pensait que, peut-être, il ne s’agissait pas de balivernes. Bush et son administration en étaient peut-être capables.

Après tout. Bush n’était pas au top à ce moment, voici le mobile. Les photos du président des States, mégaphone à la main, bras autour du cou d’un sauveteur héroïque font le tour du monde et déjà, une guerre d’un genre nouveau se trame. L’ennemi n’est pas à la tête d’un Etat mais d’une nébuleuse terroriste. Il est barbu, islamiste, s’appelle Ben Laden et les Etats-Unis auront sa peau. Au jeu du « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » personne ne va se marrer, c’est promis.

Alexandre avait vaguement entendu parler d’un type, Huntington. Le prénom échappe. Lui, il l’avait prédit l’affaire. Plus ou moins en tout cas. Dorénavant, on ne se foutra plus sur la gueule pour des raisons politiques mais pour des raisons culturelles. Le prof de sciences politiques parle de choc des civilisations. La thèse, bancale sous certains aspects, trouve tout de même une résonnance toute particulière à la lumière des événements du 11-Septembre. La difficulté qu’ont les hommes à s’entendre n’est pas nouvelle mais depuis le Moyen-Age, on s’était dit qu’on avait fait un peu de chemin, puis les deux dernières guerres nous avait éduqués, aussi. Du coup, Alexandre, qui ne voulait pas trop y croire, se rend compte qu’il est concerné par ce qui se trame. Citoyen du monde mon cul, il est occidental et puis rien d’autre.

Colin Powell et sa fiole de pisse à l'ONU

De leur côté, les Etats-Unis se blindent avec le Patriot Act. Repli sur soi. Parallèlement et comme il n’est pas question d’attendre que le barbu sanguinaire sorte de sa tanière, direction l’Afghanistan. Un endroit qu’aucun pays, si grand et fort soit-il, n’a jamais réussi à mettre à genoux. Le Royaume-Uni, le Canada, la France et d’autres sont de la party. L’idée, « libérer » le pays, traquer du Talibans et mettre la main sur l’Oussama. What else ? Ça y est. On y est, en plein dedans… C’est la guerre. C’est loin mais c’est la guerre. Et pour tout dire, Alexandre s’en fout un peu de cette guerre, il n’a pas vraiment d’avis.

Bon, d’un coté il se dit que c’est pas mal, parce que ces pauvres femmes sous leurs draps bleus ne méritent pas ça. Dans le même temps, il doute de la simple bienveillance américaine. Un doute renforcé lorsque ces derniers décident de s’attaquer à l’Irak. Même les citoyens américains, encore tout traumatisés, se demandent si c’est bien raisonnable. Peu importe, Colin Powell brandit sa fiole de pisse devant l’ONU, invoque le danger des armes de destructions massives et s’en va batailler en terres hostiles. Bouc et mystère, l’hirsute Saddam perdra la bataille et la guerre. Et à défaut d’armes de destruction massive retrouvées en Irak, les Etats-Unis, fiers comme un Jean-Michel, ne seront pas restés inactifs.

Stigmatisation et tout le reste

Entre temps Madrid et Londres avaient vécu leurs 11-Septembre respectifs. Des trains de banlieues et des bus sont partis en lambeaux, les usagers avec. 199 morts d’un côté, 37 de l’autre. De quoi appréhender le trajet Joinville-le-Pont/ Nanterre sur la ligne A du RER. Alexandre mentirait s’il disait qu’il n’avait pas trouvé louches deux ou trois lascars barbus équipés de sac à dos Eastpak dans le métro. Il s’en est d’ailleurs pas mal voulu de ça. Parce que ces types louches dans le métro, il les a détestés l’espace d’un instant. À se demander s’il virait pas raciste. Au fond, il savait bien que non… mais, si l’idée était passée comme un éclair, elle était tout de même passée…

En fait, Alexandre ne savait pas bien ce que le 11-Septembre avait changé dans sa perception des choses, dans son quotidien. Pas grand-chose probablement. Peut-être l’oreille qu’il prêtait à ses vieux potes musulmans. Et encore. Des types qui n’avaient jamais vu le 11-Septembre comme un truc chouette. Et ils en avaient perçu les retombées négatives avant tout le monde. Stigmatisation et tout le bordel. Parce que le 11-Septembre, peut-être plus que le révélateur d’une fracture et d’une impossibilité de s’entendre entre deux cultures, a surtout montré qu’une poignée de tarés aux idées courtes et représentatives de pas grand-chose, pouvait déstabiliser le monde. C’est tout. Oui, c’est tout. Parce qu’ici, chez lui, Alexandre il se marre toujours avec son pote Amin. Ils échangent des idées, ils sont parfois pas d’accord mais ce n’est pas un problème. Parce que ne pas être d’accord, finalement, c’est une très bonne base.

  1. 1. Alexandre est un personnage fictif.
  2. 2. « Dans ce moment tragique où les mots paraissent si pauvres pour dire le choc que l'on ressent, la première chose qui vient à l'esprit est celle- ci : nous sommes tous Américains », extrait de l’édito de Jean-Marie Colombani, directeur du quotidien, publié dans l’édition du 13 septembre 2001.
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